Archives par auteur: Ulrich Klemm

Jonathan sur les traces de Nosferatu

Jonathan de Hans W. Geissendörfer est bien accueilli par les critiques à l’époque de sa sortie, ce qui s’explique aisément par son appartenance au cinéma d’auteur. En effet, Jonathan n’est pas un film de genre ; il s’agit plutôt d’une parabole politique dans laquelle les suceurs de sang exploiteurs symbolisent les oppresseurs décadents.

Un jeune homme se rend au château de Dracula pour préparer l’assaut final qui doit mettre fin au règne du monstre sanguinaire. Sa destination l’amène à traverser une région misérable où la population rurale est exploitée et réduite à l’état de « réserve de nourriture » par une poignée de vampires. Jonathan, jeune étudiant, incarne pour sa part, une jeunesse rebelle qui ne veut plus se soumettre et qui demande justice.

L’œuvre a été tournée en 1969, à l’époque où toute une génération contestait le système des années 60 et réclamait des comptes à leurs parents : « Que faisiez-vous de 33 à 45 ? » Cette situation se traduisit par une scission de la population car les anciens voyaient d’un mauvais œil ces énergumènes, « clochards » et autres « hippies », leur donner des leçons.
En se contentant d’adapter du roman de Bram Stoker le voyage qui mène Jonathan Harker au château du conte, le film met en image le contexte politique de l’Allemagne à l’époque. Ainsi, faire appel à l’aristocratique Dracula suçant sans vergogne le fluide vital des paysans besognant autour de son château est parfaitement pertinent.

Des séquences peuvent paraître obscures si l’on ne connaît pas le contexte politique. Ainsi, la scène durant laquelle un couple de jeunes font l’amour devant des personnes âgées peut laisser sceptique si l’on ne pressent pas que l’auteur montre du doigt que les opprimés exploitent eux-mêmes une autre catégorie d’individus. Ainsi, le film est toujours tristement actuel et peut parfaitement être introduit à notre époque où l’on continue inlassablement d’exploiter les hommes, les animaux et la nature. On regrette seulement que la moralité du réalisateur s’arrête aux êtres humains puisqu’un animal est brutalement, gratuitement et sadiquement mis à mort par l’un des protagonistes ; défendre les opprimés en violant la défense d’autres opprimés est franchement stupide.

Jonathan propose également de magnifiques images. Ainsi, après un magnifique plan séquence qui plonge immédiatement le spectateur dans le contexte en début de métrage, le directeur de la photographie Robert Müller suit les longues chevauchées de Jonathan à travers une campagne désolée et peint des tableaux esthétiques et funestes où s’entassent les cadavres dans des villages sordides et une campagne non moins désespérée. Quelques séquences gore grand-guignolesques accentuent ce climat obscure.

En Allemagne, le film Jonathan est surtout connu parce qu’il s’agit du premier film de Hans W. Geissendörfer qui, en 1985, produit la série grand public Lindenstraße, aujourd’hui encore diffusée Outre-Rhin. Mais à l’époque, Jonathan s’inscrit parfaitement dans l’écrin du cinéma d’auteur de la fin des années 60 et du début des années 70. Comme les tableaux dépeints fascinent visuellement, intriguent et interpellent sociologiquement, il en résulte un film qui n’a pas vieilli, d’autant plus que son message est tout aussi pertinent hier qu’aujourd’hui. Dès lors, on peut estimer qu’il fait parfaitement honneur au classique Nosferatu de Murnau.

Jonathan Allemagne – 1970 Réalisation : Hans W. Geissendörfer Interprètes : Jürgen Jung, Hans-Dieter Jendreyko, Paul Albert Krumm, Hertha von Walther, Oskar von Schab, Ilona Grübel, Sofie Strehlow, Gaby Herbst…

L’Étoile du silence, divertir sans abrutir

Le premier film de science-fiction allemand est doté d’un budget conséquent pour l’époque et bénéficie de beaucoup d’attention et de soin lors de sa conception avec, en particulier, des effets spéciaux impressionnants.

Mais si L’Étoile du silence rencontre lors de sa sortie un succès important, ce n’est pas seulement grâce aux trucages créant l’atmosphère sinistre et surréaliste de Vénus…

Stanislas Lem est un écrivain polonais de science-fiction et d’essais sur la philosophie. Ses récits de science-fiction s’inspirent de sa passion pour la philosophie. Ainsi, il spécule sur la technologie, la nature de l’intelligence, l’éventuelle impossibilité de communiquer avec une intelligence extraterrestre et de la comprendre, le désespoir des limites humaines et la place de l’humanité dans l’univers. Le succès de ses livres est tel qu’il est peut-être l’écrivain de SF le plus lu au monde. Plusieurs films sont d’ailleurs tirés de son oeuvre. Outre l’Étoile du silence, le premier d’entre eux en 1960, Ikarie XB 1 du tchèque Jindrich Polák et Solaris d’Andreï Tarkovski sont probablement les plus remarquables.

Un étrange artefact composé de matériaux inconnus sur Terre est découvert dans le désert de Gobi. Des tests révèlent qu’il s’agit d’un appareil de communication qui ne peut venir que de Vénus. Une équipe composée de personnes de nationalités différentes (russe, américaine, nippone, allemande…) s’envole pour Vénus à bord du Cosmokrator 1. Après avoir traversé une pluie de météorites et perdu contact avec la Terre, l’équipage décode le message vénusien et découvre qu’il contient une déclaration de guerre : Vénus annonçait l’invasion de la Terre. Abasourdi, l’équipage décide malgré tout de poursuivre le périple…

Le film est une adaptation du roman Feu Vénus, écrit pour la jeunesse par le polonais Stanislas Lem et publié en 1951. Naïf et très optimiste, le livre imaginait des années 2000 idéalisées. Le film est tout aussi crédule en représentant diverses et multiples nationalités œuvrant ensemble dans le vaisseau spatial ; personne n’est oublié. Les américains, plus cyniques, ont remonté le film lors de son exploitation sur leur territoire sous le titre First Spaceship on Venus et seules les nationalités françaises et américaines furent conservées. Le film critique également ouvertement l’énergie nucléaire ; la bombe atomique étant considérée comme le niveau zéro de l’inventivité humaine. Ces réflexions ont naturellement été supprimées de la version américaine.

L’un des premiers effets spéciaux proposé par le film montre de petites araignées métalliques sauter grâce à des câbles très visibles. Cette séquence qui laisse présager un film particulièrement kitsch s’avère finalement trompeuse. Au contraire, L’Étoile Silencieuse s’avère brillante visuellement et tient la dragée haute à ses homologues américains tels que Planète Interdite ou Le jour où la Terre s’est arrêta. Rien à voir ici avec les paysages en carton-pâte de Star Trek. Ainsi, les décors psychédéliques et l’aspect de la surface de Vénus sont très originaux. La séquence où trois membres de l’équipage grimpent dans une tour pour échapper à une gelée noire évoquant le Blob est également impressionnante.

Plus qu’un film de propagande socialiste, L’Étoile du Silence tente de délivrer un message de paix, imaginant une coopération mondiale qui permettrait d’explorer l’univers.

Der Schweigende Stern RDA – 1960 Réalisation : Kurt Maetzig Interprètes : Yoko Tani, Oldrich Lukeš, Ignacy Machowski, Julius Ongewe, Michail N. Postnikow, Kurt Rackelmann, Günther Simon, Tang Hua-Ta, Lucyna Winnicka, Omani Mensah, Barbara Leonhard, Ruth-Maria Kubitschek…

Bande annonce en anglais :

Manuel de prévention pour ceux qui, comme Klaus, veulent s’aventurer aux commandes d’un chariot élévateur

Tout juste détenteur de son permis de conduire pour chariots élévateurs, Klaus se présente à sa première journée de travail…

Ainsi nous est présenté Klaus qui vient tout juste de décrocher son permis de conduire pour chariots élévateurs et qui se présente à sa première journée de travail.

Son inexpérience et son inattention et son incapacité à respecter les consignes de sécurité provoque de nombreux accidents…

Les aventures de Klaus aux commandes du chariot élévateur se déroule sous la forme d’une vidéo de prévention dont l’objet est d’alerter les salariés sur les causes capables de provoquer des accidents de travail lors de l’utilisation du chariot élévateur dans un entrepôt. Rassurez-vous, la vidéo n’est pas rébarbative puisqu’il s’agit d’une comédie, mais l’humour est noir, très noir. Rarement s’est-on autant amusé en assistant à des accidents du travail. Les mains sont tranchées, les corps coupés en deux…

Les blessures exagérées provoquées par les accidents de Klaus agrémentées de la capacité offerte au spectateur de voir venir à des kilomètres les catastrophes (les consignes de sécurité sont en effet plutôt simples à suivre) ainsi que le rire de répétition (l’ambulance qui vient toutes les deux minutes chercher les accidentés) provoque un rire franc, même s’il est jaune.

Autre élément comique, le décalage entre la voix-off et les horreurs qui se passent à l’écran. Neutre, sans émotion, elle se contente de commenter les conséquences des risques pris par les salariés. Le narrateur est Egon Hoegen ; sa voie est connue Outre-Rhin car il prête déjà sa voix à une série éducative donnant des conseils dans le domaine de la circulation routière. Cet élément apporte une profondeur au film qui, avec son message paternaliste, presque moralisateur, fait porter la responsabilité aux ouvriers : s’ils se font mal, c’est parce qu’ils ne suivent pas les consignes. Cette vision malveillante des problèmes liés au travail est malheureusement en conformité avec la réalité actuelle du monde du travail.

Si Les aventures de Klaus aux commandes du chariot élévateur est une réussite c’est d’abord parce qu’il est drôle et efficace grâce à sa durée. Mais c’est aussi une réussite sur le plan de la prévention. Ce n’est probablement pas le but des auteurs, mais nul doute que certaines situations restent en mémoire et, même si l’on ne conduit pas de chariot élévateur, on n’a pas envie de terminer comme les collègues de Klaus. Dès lors, on comprend l’importance de suivre les consignes de sécurité.

Le film sous-titré en anglais :

Staplerfahrer Klaus – Der erste Arbeitstag – Allemagne – 2001Réalisation : Jörg Wagner et Stefan PrehnInterprètes : Konstantin Graudus, Douglas Welbat, Jürgen Kossel, Dieter Dost…

Cold Hell, une intrusion du cinéma allemand dans le Thriller.

Réputé pour ses comédies et drames sociaux, le cinéma allemand est bien moins estimé en ce qui concerne ses thrillers. Alors, pour que Cold Hell ne soit pas un nouvel échec de plus, le cinéma allemand s’est tout simplement adressé à l’un de ses auteurs les plus talentueux dans ce domaine : Stefan Ruzowitzky. Celui-ci s’est précédemment illustré dans le genre en 2000 avec Anatomie.

Özge vit à Vienne où elle travaille comme chauffeur de taxi la nuit. Le jour, elle prend des cours de boxe thaï. Cynique, ce n’est pas une tendre mais son âpreté est mise à l’épreuve le jour où elle est témoin d’un crime perpétré par un tueur en série dont elle devient désormais la cible. Heureusement, elle reçoit l’aide du commissaire grincheux Christian Steiner…

La réussite de Cold Hell repose principalement sur ses deux personnages principaux à double tranchant : Özge et Christian. La jeune femme, introvertie, a été rendue dure par la vie mais au fond, elle attend quelqu’un pour se confier. Quant à Christian, c’est un célibataire endurci, mais c’est aussi quelqu’un d’intègre qui s’occupe de son père atteint de la maladie d’Alzheimer.

Après des études en théâtre et histoire, Stefan Ruzowitzky fait ses débuts en tant que réalisateur et scénariste avec le long métrage Tempo (1996). Deux années plus tard, il s’intéresse au milieu rural durant l’entre-deux-guerres avec Les héritiers (1998). Le drame est salué par la critique internationale. Dans un tout autre genre, vient ensuite le thriller Anatomie (2000) qui attire plus de deux millions de spectateurs dans les salles allemandes.

L’interaction entre les deux personnages fonctionne si bien que le développement de leur relation prend même à un moment le dessus sur l’histoire. Dès lors, le tueur en série passe au second plan, et comme cela dure un peu de temps, le spectateur s’en rend compte et peut s’en étonner.

Cela dit, la dernière partie permet au film de gagner en intensité lorsque nos deux héros craignent pour leur vie, d’autant plus que nous avons eu le temps de nous attacher aux personnages.

Après les anecdotiques All the Queen’s Men (2001) et Anatomie 2 (2003), Stefan Ruzowitzky connaît à nouveau un succès critique et public avec Les faussaires (2007) qui se déroule durant la seconde guerre mondiale. Depuis, Stefan Ruzowitzky semble avoir revu ses ambitions à la baisse avec un film pour enfant (Lili la petite sorcière, le dragon et le livre magique – 2009 et un petit film d’horreur (Patient Zero – 2018)

Si le développement a pris autant d’importance, c’est probablement pour laisser la place à son message de tolérance. Comme Cold Hell ne se contente pas de donner des leçons, et démontre ce qu’il a à dire, le message passe très bien à travers la rencontre de deux êtres dont les oppositions deviennent complémentaires (Özge est d’origine turque et Christian viennois raciste). Évidemment, c’est avec l’autre que l’on se construit et c’est ce que confirme Cold Hell.

Certes, les personnages sont caricaturaux et le message bienveillant primaire. Le psychopathe est raciste, le père intégriste maltraite les enfants… Cold Hell ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit de simplifier les problèmes sociaux, au point que l’on peut aussi voir en Cold Hell un vulgaire téléfilm à peine meilleur que ceux qui pullulent sur les chaînes publiques allemandes.

Cette impression est malgré tout contrebalancée par la présence du psychopathe. Celui-ci attribue au film une ambiance résolument sombre. Les moments plus légers, de détente, sont rares et se déroulent de jour chez Christian qui, à un moment, héberge Özge. Pour le reste, c’est une atmosphère maussade et inquiétante qui traverse tout le film.

Die Hölle Autriche, Allemagne – 2016 Réalisation : Stefan Ruzowitzky Interprètes : Violetta Schurawlow, Tobias Moretti, Robert Palfrader, Sammi Sheik, Verena Altenberger, Nursel Köse, Murathan…

Le Troisième Sexe : Luxure, débauche, homosexualité et proxénétisme dans l’Allemagne de la fin des années 50

Pendant la dictature nationale-socialiste, le réalisateur Veit Harlan, protégé de Goebbels, a été responsable d’un grand nombre de films de propagande. On lui doit par exemple Le Juif Süss (1940), film antisémite, grand succès international qui, en France, est acclamé par la presse collaborationniste, provoque des violences antisémites et fait l’objet d’attentats à la bombe. Pour ce film, Veit Harlan reçoit le Lion d’Or à la Mostra de Venise ainsi que les salutations des critiques et d’un jeune Michelangelo Antonioni qui voit dans le film la rencontre réussie entre l’art et la propagande.

Plus tard accusé de complicité dans le génocide, Harlan se défend en expliquant avoir réalisé ses films sous la contrainte. Finalement acquitté en 1950, il continue de mettre en scène. Ses films d’après-guerre suscitent peu d’intérêt, en dehors du provocant Troisième Sexe réalisé en 1957. Le film montre comment une mère sauve son fils de l’homosexualité en encourageant la fille au pair qu’elle loge de coucher avec lui. Ses bonnes intentions sont cependant mal interprétées par la justice qui considère son stratagème comme une forme de proxénétisme…

Il existe deux versions du Troisième Sexe. La première mouture sort sous le titre Das dritte Geschlecht (Le troisième sexe). Elle est censurée par le système de contrôle allemand qui fait supprimer des scènes et en tourner de nouvelles. La nouvelle variante est titrée Anders als Du und Ich (Différent de toi et moi). Elle diffère de la première version au point que le film devient carrément anti-homosexuel, ce qui a provoqué la protestation des associations de défense des homosexuels.

Pour autant, il serait erroné de croire que la première version est plus bienveillante envers la condition homosexuelle. Pour preuve, il convient d’évoquer le personnage de l’expert en art Boris Wikler qui mène le jeune héros du film à la débauche. À la fin de la première version, il doit quitter l’Allemagne. Dans la seconde version acceptée par le système de contrôle allemand, il est embarqué par la police. Dans tous les cas, son sort est peu enviable. Veit Harlan ne défend donc pas la cause homosexuelle.

En réalité, la cause homosexuelle sert avant tout à montrer la tyrannie exercée par une morale archaïque dans l’Allemagne de la fin des années 50. La luxure et l’adultère sont inscrite dans la loi et passible de prison ferme. En fin de compte, l’objet du film, contesté par le système de contrôle allemand, est de démontrer que les règles peuvent aboutir à la condamnation d’une mère, même si celle-ci est animée des meilleures intentions du monde puisqu’il s’agit de sauver son fils de l’homosexualité (comme s’il s’agissait d’une aberration qu’il fallait corriger).

Sans le vouloir, Le Troisième Sexe s’avère très actuel lorsqu’il décrit les mécanismes de mise en place de contrôles répressifs par nos sociétés… En effet, comme les parents de Klaus sont consternés d’être accusés de proxénétisme, ils s’insurgent contre les lois abusives qui ont condamnés leurs actes. Cette prise de conscience n’engendre pas des législations moins restrictives, bien au contraire. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer le débat sur l’IVG : il y a trop d’IVG parce que la loi permet trop facilement d’y faire appel, donc, interdisons l’IVG. Ainsi, Le Troisième Sexe ne milite pas pour moins de morale, mais pour une moralisation des orientations sexuelles amenant, au final, à condamner l’homosexualité.

Le stratagème abracadabrantesque imaginé par la mère (changer l’orientation sexuelle de son fils en débauchant la fille au pair qu’elle loge sous son toit), Klaus remis dans le droit du chemin après une seule nuit d’amour et évoquant dès le lendemain matin le mariage, la caricature du riche homosexuel cultivé débauchant les jeunes hommes ingénus avec des combats de lutte, tout comme la peinture abstraite et la musique d’avant-garde comme art dégénéré sont autant d’invraisemblances qui font du Troisième Sexe un met de choix pour les fans de nanars. Déjà, à l’époque, le film ne fit pas illusion… Peu crédible, sa trame scénaristique lui a assuré un échec cinglant en salle.

Le choix du titre est un pied de nez à la commission de censure. En effet, le titre est emprunté à un film muet de 1919 qui réclamait ouvertement la suppression de l’article 175 du code pénal allemand qui punissait l’amour entre personne du même sexe.

Source : Grün ist die Heide

Anders als du und ich (§ 175) Allemagne – 1957 Réalisation : Veit Harlan Interprètes : Christian Wolff, Paula Wessely, Paul Dahlke, Marcel André, Paul Esser, Otto Graf

Les courts-métrages de René Schweitzer

Après avoir fait du journalisme pour divers magazines de musique, publié son premier roman en 2010 (Das Ende des Sommers – La fin de l’été) et le second en 2013 (Kaputt – roman sur les gangs traduit en anglais), René Schweitzer se met à la réalisation de courts métrages dans le cadre d’études de cinéma. Ses films font le tour des festivals à travers le monde…

Dans Die Schwarze Kapelle (2014), une équipe de tournage s’intéresse aux histoires effrayantes qui circulent à propos de la tristement célèbre chapelle Pollingsrieder, cachée au fond des bois et entourée de cinq puits fermés par des grilles. Reliés entre eux, les puits forment un pentagramme… des cadavres auraient été enterrés dans les environs durant la Grande Peste et une petite fille aurait été tuée dans l’un de puits. Cette chapelle qui se trouve au sud de Münich, également surnommée la Chapelle de la Peste (Pestkappelle), est mise en image dans un joli noir et blanc. Le film joue sur le mystère, sans donner de réponse…

René Schweitzer a également écrit le scénario de Mack Blaster – Die Welt im Fadenkreuz avec pour objectif de s’essayer aux ruptures de styles. Après être resté une année dans les tiroirs, le film entre enfin en production en 2014. Très vite, le projet s’avère plus lourd que prévu, en particulier pour le tournage. En effet, comme l’histoire se déroule en partie dans un désert, il a été nécessaire d’emmener l’équipe dans des lieux éloignés de la civilisation…

Le chasseur de primes sans pitié Mack Blaster traverse le désert aride dans un monde post-apocalyptique. Sur un mur de pierre délabré, il découvre l’avis de recherche, mort ou vif, du boucher Ringo Mack Man, célèbre pour ses crimes perpétués contre les femmes. Mettre un terme aux agissements de Ringo devient alors une question d’honneur pour Blaster. Sa quête le mène alors en ville où il doit affronter des gangs de motards, des mutants, et s’introduire dans un bordel dont la meneuse est la belle Bianca.

Pour Mack Blaster, René Schweitzer partage la direction avec Sebastian Utech, réalisateur de films publicitaires. Mack Blaster – Die Welt im Fadenkreuz (2014) a été sélectionné dans une pléthore de festivals à travers le monde, dont Tromadance, Dragon Con, Shriekfest, Pifan, Horror-on-Sea… Feu d’artifice de couleurs, effusions de sang à gogo, costumes et maquillages surréalistes, Mack Blaster – Die Welt im Fadenkreuz est un hommage référencé au cinéma de genre mais plus spécifiquement aux films débridés de Quentin Tarantino et en particulier sa période grindhouse. Les personnages principaux que l’on rencontre tout au long de son quart d’heure de métrage sont haut en couleurs. À l’instar d’un Django, Mack dispose même d’une superbe chanson chantée en son honneur, en début de métrage. Ce qui fait de lui un digne succédané du héros du film de Sergio Corbucci.

Dans un ascenseur, Tanja rencontre un étranger sournois qui se met en tête de la draguer avec des sous-entendus lourdingues. Fatiguée, elle décide de lui donner une leçon. Mais la morale se retourne finalement contre elle. Moqueur et de mauvais goût, Fahrstuhl réalisé en 2015 (ascenseur en allemand) nous apprend, dans un film très court d’à peine 5 minutes, que mettre à profit ses avantages n’est pas toujours judicieux.

Resolut (2016) est un projet mené par Alex Negret et René Schweitzer mais réalisé par huit réalisateurs au total. Chaque jour de tournage a vu se succéder un réalisateur et un cameraman différents. Resolut qui se voulait être le premier film allemand sur le viol et la vengeance se déroule dans une cellule où sont emprisonnées deux femmes. Lorsque l’une d’elles découvre que son compagnon de cellule est maltraité, elle s’empresse de demander de l’aide, mais pas à la bonne personne. L’ambiance sombre de ces dix minutes rappelle celle qui règne dans la partie confinée du Split de M. Night Shyamalan réalisé la même année. Mais le film de René Schweitzer est encore plus violent. Même si Resolut est surtout un exercice de style, son visionnage est plaisant.

Sub Umbra (2018) se déroule la nuit dans un complexe isolé. Un agent assure la sécurité de cet énorme bâtiment abandonné, qui abrite de surcroît un sombre secret. Avec Sub Umbra, René Schweitzer livre un court-métrage soigné esthétiquement et aussi mystérieux que Die Schwarze Kapelle, par exemple.

À travers ces courts-métrages se dessine une œuvre cohérente. Les films s’inscrivent dans des courants différents (found footage pour Die Schwarze Kapelle, fantastique pour Sub Umbra, western spaghetti avec Mack Blaster – Die Welt im Fadenkreuz…) tout en restant fidèle au cinéma de genre. On constate aussi une aisance avec le format court puisque les concepts scénaristiques s’appliquent à merveille au standard. Un amour du cinéma populaire et une véritable culture traverses les films de René Schweitzer.

Voici quelques liens pour découvrir les films :

Résolut

Fahrstuhl

Mack Blaster – Die Welt im Fadenkreuz

Die Schwarze Kapelle

Avec Berlin Syndrome, Melanie Joosten créé un nouveau phénomène psychologique

Wolf Creek mettait en garde les touristes désirant explorer les immensités australiennes. Berlin Syndrome, quant à lui, démontre que la capitale allemande et sa jungle urbaine sont tout aussi dangereux…

Berlin Syndrome est l’adaptation du roman éponyme de Melanie Joosten. L’auteur d’origine australienne a mis à profit les années durant lesquelles elle a vécu à Berlin pour imaginer l’histoire d’une compatriote routarde, Clare, séquestré par Andi, un professeur d’anglais, dans un appartement d’un quartier désaffecté de Berlin.

Le titre du roman faire évidemment référence au syndrome de Stockholm. Il s’agit d’un phénomène psychologique observé chez des otages ayant vécu durant une période prolongée avec leurs geôliers. Au bout d’un certain temps, selon des mécanismes complexes d’identification et de survie, ceux-ci développent une sorte d’empathie pour ceux qui les séquestre.

La réalisatrice Cate Shortland est l’auteur du Saut périlleux (2004) dans lequel une jeune fille découvre la vie et l’amour à la suite d’une fugue dans les alpes australiennes. En 2012, elle signe Lore (2012) qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale en Allemagne et qui a été sélectionné pour représenter l’Australie à la 85ème cérémonie des Oscars.

Dans le roman, la captivité de Clare est une métaphore de la RDA exprimée à travers les points de vue de Clare et d’Andi lors de longs monologues intérieurs. Ainsi, on découvre qu’Andi éprouve des remords mais cède aussi à la pulsion de vouloir toujours tout contrôler. Clare, de son côté, est écartelée entre sa soif d’évasion et son besoin d’amour et de sécurité assuré par Andi. Grâce aux personnages nuancés, le roman permet une analyse juste des fantasmes de chacun. Malheureusement, le film de Cate Shortland, quant à lui, échoue à vouloir retranscrire cette allégorie à l’écran.

Max Riemelt dispose d’une filmographie chargée, mais peu de films sont arrivés jusqu’en France, y compris Napola – Elite für den Führer dont il tient le premier rôle et qui a été primé au Karlovy Vary International Film Festival. Parmi les films sortis en France, citons La Vague, l’un des films les plus vus en 2008, où il tient à nouveau un des premiers rôles. En 2010, il est ensuite entouré de charmantes vampires dans Nous sommes la nuit. En 2015, il tourne sous la direction de Barbet Schroeder dans Amnesia avant de prendre part aux deux saisons de la série Sense8.

Le thématique qui s’intéresse à analyser les relations entre les dictatures et leurs citoyens passe ici au second plan. Elle laisse la place aux sentiments plus individualistes des deux personnages principaux. Ainsi, Andi n’est qu’un malade mental cherchant simplement à s’assurer la présence d’une femme à domicile. Le parallèle avec la RDA qui devait tout mettre en œuvre pour éviter que ses habitants ne quittent le pays est inexistant. Le film se transforme alors en un simple thriller psychologique grand public, à l’image de ceux que produit le cinéma américain. Le sentiment est renforcé lorsqu’Andi décide de se trouver une nouvelle captive. Celle-ci est une très jeune fille, faisant passer Andi pour un psychopathe plus ou moins pédophile, de surcroît. On est loin de l’ambiguïté de son personnage et de l’allégorie proposée par le livre.

Il en est de même pour le personnage de Clare. À l’évidence, la sécurité et l’insouciance qu’offrent Andi ne semble jamais convaincre Clare… Il en résulte un film sans ambivalence.

Ces dernières années, Teresa Palmer a bénéficié d’une certaine popularité grâce à son rôle dans Tu ne tueras point de Mel Gibson. Elle joue la petite-amie du héros objecteur de conscience. L’actrice australienne a également tenu l’affiche du film Dans le noir où elle est en prise à un esprit maléfique.

L’enquête policière et son cortège de rebondissements ne laissent pas non plus planer de doute sur les intentions du réalisateur.

Dans ce domaine, Berlin Syndrome n’est cependant pas dénué de qualités… Le début du film où nous rencontrons les deux protagonistes principaux dans des décors surprenants (jardinets remplis de nains de jardins) est joliment mise en scène et capte immédiatement l’attention. Lorsque le film se transforme en huis-clos dans l’immeuble délabré où vit Andi, l’intérêt est constamment maintenu grâce à une montée du suspens en crescendo. Les interprétations réussies de Teresa Palmer (Clare) et de Max Riemelt (Andi) complètent le cahier des charges de ce thriller haletant et divertissant.

Berlin Syndrome Australie – 2017 Réalisation : Cate Shortland Interprètes : Teresa Palmer, Max Riemelt, Matthias Habich, Emma Bading, Elmira Bahrami, Christoph Franken, Lucie Aron… Muslu
Bande annonce en allemand :

La carrière ambigüe et controversée de Georg Wilhelm Pabst

L’œuvre de Georg Wilhelm Pabst reste ambiguë et controversée. Parce que les chefs-d’œuvre du début de sa carrière détonnent avec les films de commande décevants qu’il livre après la guerre. Lui qui se considérait « auteur » se voit régulièrement rappeler à l’ordre par les critiques qui reprochent un manque de cohérence et de personnalité. Mais c’est peut-être justement cette incapacité à se transformer et cette instabilité qui s’avère finalement être la particularité de son travail.

Georg Wilhelm Pabst est né le 27 août 1885 à Roudnice nad Labem, une petite ville de République tchèque. Il passe cependant son enfance et sa jeunesse à Vienne. En raison de sa myopie, il doit abandonner une carrière d’officier. Il se tourne vers la comédie et prend des cours au conservatoire à partir de 1901. Après s’être produit sur les planches autrichiennes, suisses et allemandes il devient finalement metteur en scène en 1912 alors qu’il s’est installé à New York. En revenant des USA, la première guerre mondiale éclate et il est fait prisonnier avant de débarquer de l’avion. Emprisonné quatre longues années à Brest, il monte une troupe de théâtre au sein même du camp. En 1919, Pabst retourne à Vienne où il devient alors le directeur de la scène avant-gardiste de la capitale autrichienne.

En 1921, Pabst débute sa collaboration avec le réalisateur Carl Froelich. Ainsi, il joue dans le film d’aventure Im Banne der Kralle et occupe le poste de second assistant réalisateur sur Der Taugenichts.

L’Atlantide

En 1922, Pabst signe son premier film en tant que réalisateur, le Trésor, dont il signe le scénario avec Willi Hennings dont il épouse la sœur deux années plus tard. Ensemble, ils ont un fils.

Pabst connaît son premier grand succès en 1925 avec La rue sans joie qui met en scène Greta Garbo, Asta Nielsen et son acteur préféré : Werner Krauß. Avec une froideur qui le distingue du courant expressionniste, le film montre le destin de jeunes femmes dans une Vienne en crise. Célébré par la critique, La rue sans joie est malheureusement censurée par les institutions qui y voient une véritable provocation. Le film montre en effet les riches spéculateurs se complaire dans le luxe pendant que la population vit dans la misère et que les jeunes femmes sont livrées à la prostitution. Le tout se déourlant sous le regard de la police impuissante et complice.

Die Büchse der Pandora

L’année suivante, il réalise Les mystères d’une âme dans lequel un scientifique est tourmenté par sa peur irrationnelle des couteaux et l’irrésistible pulsion qui l’incite à tuer son épouse.

En 1927, l’adaptation du roman L’amour de Jeanne Ney lui vaut les foudres de l’auteur, Ilya Ehrenbourg, qui désapprouve la disparition du fond politique au profit d’un film de divertissement traditionnel.

Après Crise (1928), dans lequel une épouse comble l’indifférence de son mari en s’adonnant à la drogue et de aux flirts sans lendemain dans le Berlin nocturne, Pabst tourne Loulou (1929) qui lui permet de rencontrer son actrice fétiche en la personne de l’américaine Louise Brooks. Il retrouve la comédienne la même année à l’occasion de Trois pages d’un journal. Les deux films suscitent la controverse et le second est même interdit, jugé scandaleux. Prônant la liberté sexuelle, Trois pages d’un journal s’attaque de surcroît à la bourgeoisie allemande, osant suggérer que l’héroïne a trouvé dans un bordel l’amour qu’elle n’a jamais trouvé dans sa famille. Quant à Loulou, le film dépeint les affres d’une femme vivant pour l’amour et le plaisir, se livrant même à une relation saphique avec une femme. Le film a été mutilé par la censure qui s’est attaché à rendre les personnages plus fréquentables dans les intertitres, transformant par exemple la comtesse lesbienne en une amie d’enfance de Loulou.

Die Weiße Hölle vom Piz Palü

Toujours en 1929, Pabst coréalise L’enfer blanc du Piz Palu avec Arnold Fanck. Et en 1930, il tourne son premier film parlant, Quatre de l’infanterie, œuvre pacifiste qui prône la réconciliation franco-allemande ; en raison de ses idées de gauche, le réalisateur hérite alors du surnom Pabst le rouge.

La même année, Pabst adapte la pièce L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill, adaptation qui sera reniée par ses auteurs, le réalisateur ayant, selon eux, trahit leur œuvre. En 1933, le film, comme la pièce, satires du capitalisme, sont interdits par les nazis, qui censurent également Quatre de l’infanterie dans la foulée. En 1931, Pabst prend la direction de La tragédie de la mine, nouvelle parabole sur la réconciliation franco-allemande.

En 1933, les nazis prennent le pouvoir alors que Pabst est en train de tourner Don Quichotte en France où il décide de rester. Exilé, il réalise Un haut en bas avec Jean Gabin qui lui permet de faire travailler plusieurs émigrés allemands comme Peter Lorre et Eugen Schüfftan. Malgré ses réticences vis-à-vis d’Hollywood Pabst s’y installe mais ne tourne qu’un seul film, Un héros moderne avec Richard Barthelmess. Déplorant le peu de liberté octroyé par la Warner (il écrit quatre scénarios qui restent dans les tiroirs), Pabst revient en France en 1936 où il se contente dès lors de mettre en scène des divertissements.

Die Büchse der Pandora

Trois ans plus, Pabst change d’avis et décide de retourner malgré tout aux USA. En souhaitant faire ses adieux à sa mère en Autriche, il est surpris par le début de la guerre. Il tente de repartir par Rome mais échoue et, malade, se retrouve cloué dans un lit d’hôpital.

Pendant le Troisième Reich, il tourne Les comédiens (1941) et Paracelse (1943), deux films qui respectent la ligne du parti nazi. L’annulation de nombreux projets dont, en particulier, un film de propagande commandé par Joseph Goebbels, laisse à penser que Pabst essayait de s’extirper de la mainmise nazie. Cependant, son rôle durant cette période n’est pas suffisamment clair ce qui ruine sa carrière à la sortie de la guerre.

Dès lors, Pabst décide de rester en Autriche et tente de réhabiliter sa réputation en montant des projets qui attaquent le régime nazi. C’est le cas du Procès (1948), de Duel avec la mort (réalisé en 1949 par Paul May), du Dernier acte (1955) qui raconte les derniers jours d’Hitler, ainsi que de C’est arrivé le 20 juillet (1955), s’intéressant à la tentative d’assassinat du Führer par des officiers du régime.

Bien que couronnées de succès, ces films n’arrivent pas à la hauteur des précédentes œuvres de Pabst. Seuls ses mises en scènes pour l’opéra de Vérone lui permettent de connaître encore une certaine estime.

En 1956, Pabst réalise son dernier métrage, qui est également son seul film en couleurs, la comédie inédite Durch die Wälder, durch die Auen, inspiré par la vie de Carl Maria von Webers, compositeur et auteur de deux des opéras les plus célèbres du répertoire romantique allemand : Der Freischütz (1821) et Euryanthe (1823).

Souffrant de diabète à partir de la moitié des années 50, il est également touché par la maladie de Parkinson en 1957 et doit arrêter le cinéma. En 1965, il est promu au titre honoraire de professeur par le ministère de l’éducation autrichien. Alors qu’il prévoit de rédiger sa biographie avec l’aide de son fils, Georg Wilhelm Pabst décède le 29 mai 1967 à la suite d’une infection du foie.

Grand espoir du cinéma autrichien au même titre que Erich von Stroheim, fortement engagé politiquement à gauche, muet pendant la période nazie qu’il condamne après la guerre, Georg Wilhelm Pabst n’a pas encore été réhabilité. Parmi ses œuvres maîtresses, citons La rue sans joie (1925), Les mystères d’une âme (1926), L’amour de Jeanne Ney (1927), Loulou (1929), Trois pages d’un journal (1929), L’enfer blanc du Piz Palu (1929), Quatre de l’infanterie (1930), Die 3 Groschen-Oper (1931), La tragédie de la mine (1931), Paracelse (1943), Le dernier acte (1955) et C’est arrivé le 20 juillet (1955).

Source : filmportal.de

Lisez notre histoire du cinéma allemande en quatre parties, en commençant par le cinéma expressionniste :

Bearkittens – une opération de promotion qui fait mouche

Bearkttens est un projet monté par les étudiantes d’une école d’art dramatique de Hambourg, pour promouvoir leurs talents. Ainsi, le scénario comprend une scène forte pour chaque actrice, afin que chacune puisse faire ses preuves.

Heureusement, Bearkittens n’est pas, pour autant, qu’une vidéo de démonstration pour agences.

Sept adolescentes sont conviées à faire des travaux d’intérêt général dans une forêt qu’elles doivent débarrasser de ses immondices. Durant l’application de leur peine qui s’apparent plus à du camping qu’à une véritable corvée, chacune dévoile les raisons de sa condamnation. Que la forêt soit hantée, ou qu’un type étrange fasse son apparition ne sont qu’anecdotiques. En réalité, la situation s’aggrave sérieusement lorsque les jeunes filles décident de droguer leur animatrice, qu’elles jugent mortellement ennuyeuse.

Si Bearkittens ne se contente pas de faire du placement de produits en valorisant ses jeunes actrices, c’est d’abord parce que, pour se démarques, nos jeunes cinéastes en herbe livre un film carrément méchant. Cette méchanceté permet au film de naviguer sur les voies du politiquement incorrect et donc de s’ouvrir à un public plus large en quête d’œuvres revigorantes dans une époque morose.

Le concept est par ailleurs intéressant et jamais ennuyeux. Ensemble, chaque histoire forme un ensemble de petites scènes agréablement racontées et les jeunes filles sont sympathiques et jolies. Certes, les dialogues sont parfois un peu simplistes mais ils n’empêchent pas les intrigues de fonctionner.

Quant au budget du film, maigre, il est parfaitement adapté au concept et n’est donc jamais embarrassant.

De même, si les actrices sont toutes débutantes, le réalisateur, quant à lui, n’en est pas à ses débuts puisque Bearkittens est son sixième long-métrage. Précédemment, on lui doit, par exemple, Leon muss sterben (2017). Tourné de manière sauvage dans les rues de Hambourg en 15 jours, sans budget et sans aucune autorisation, le film raconte l’histoire de Léon, condamné malgré ses vingt ans. Heureusement, grâce à une découverte de son invention, il informatise son esprit et peut désormais vivre éternellement, mais cette technologie provoque aussi la chute de l’humanité… Aqua est donc envoyée du futur pour supprimer Leon mais, dans cette folle comédie punk, l’amour va entraver son projet.

En ce qui concerne Bearkittens on constate que le métrage réussit sur tous les plans. D’abord, grâce à l’interprétation, aux situations cocasses et au rythme relevé, on regarde avec intérêt ce petit ovni cinématographique. Ensuite, on s’attache suffisamment aux personnages pour se réjouir de les retrouver tout au long du métrage. Et même si l’histoire balbutie un peu au début, la chute finale de cette comédie horrifique pour adolescent vaut bien le coup d’œil.

Bearkittens Allemagne – 2018 Réalisation : Lars Henriks Interprètes : Stefanie Borbe, Hannah Bortz, Lisa Eschenbrenner

Bande annonce en allemand :

Schatten aus der Zeit, une adaptation lovecraftienne aux formes indéfinissables

Dans le mythe de Cthulhu et des Grands Anciens fondé par Howard Phillips Lovecraft, L’Abîme du temps (titre original : The Shadow Out of Time) tient une place importante car elle éclaire de manière significative les origines de ces êtres qui ont habités notre planète bien longtemps avant l’apparition de l’homme.

En 1975, la longue nouvelle écrite entre 1934 et 1935 et l’un des derniers textes publiés du vivant de son auteur, fait l’objet d’un film étrange produit par la ZDF, deuxième chaîne de télévision allemande : H.P. Lovecraft: Schatten aus der Zeit.

George Moorse est un réalisateur américain qui a principalement travaillé en Allemagne. Il est considéré comme l’un des principaux architectes du nouveau cinéma allemand dont la thématique principale, dans les années 70, était la critique sociale et politique. En Allemagne, il est connu pour avoir réalisé 186 épisodes de la série familiale et culte Lindenstraße.

Après avoir filmé ses acteurs, le scénariste et réalisateur George Moorse décide, pour retranscrire l’histoire sur le petit écran, d’extraire 850 diapositives afin de composer un collage aventureux qui rappelle pour beaucoup la forme d’un roman-photo. Pendant que défile le diaporama, une voix-off omniprésente permet au protagoniste principal de raconter sa fantastique histoire…

Ainsi, nous apprenons qu’en 1957, le professeur en économie N. W. Peterson (Anton Diffring), souffre de violents maux de tête. En fin de compte, Peterson devient amnésique et doit tout réapprendre ; il consacre alors son temps à engendrer toutes sortes de connaissances. Soudainement, cinq années plus tard, Peterson recouvre ses souvenirs perdus mais il est désormais hanté par des cauchemars effrayants, eux-mêmes habités par des êtres issus de mondes étranges…

L’allemand Anton Diffring est un acteur qui est apparu dans plus de soixante-dix films jusqu’en 1988. À plusieurs reprises, il interprète des officiers allemands (le colonel Hirsch dans Zeppelin, en 1971, aux côtés de Michael York) et des officiers nazis (le colonel Trautman dans Les Sept Tonnerres, en 1957). Mais son rôle le plus connu est celui de Fabian dans Fahrenheit 451 (1966) de François Truffaut.

L’œuvre mystérieuse et déconcertante de Lovecraft a permis aux lecteurs de mettre à contribution leur imagination. Il était donc parfaitement légitime que des auteurs inventent des formes de narration originales. Ainsi, le téléfilm Détective Philippe Lovecraft (1991) met en scène le romancier dans une aventure directement inspirée de ses œuvres, The Call of Cthulhu (2005) illustre une histoire sous la forme d’un film muet, Necronomicon (1993) est une anthologie, etc. Finalement, il n’est pas surprenant qu’un auteur ait imaginé adapter une nouvelle sous la forme d’un diaporama. Le choix s’avère d’ailleurs plutôt malin, voire judicieux, permettant plusieurs séquences non dénuées d’une certaine folie, comme les scènes oniriques ou la séquence durant laquelle un disciple des Grands-Anciens volent les connaissances de Peterson à l’aide d’un étrange appareil.

Bien sûr, il est également plus facile de créer des mondes et des créatures fantastiques en photos qu’en utilisant des effets-spéciaux, en particulier dans les années 70.

L’écrivain américain H.P. Lovecraft (1890-1937) a écrit des histoires pour des magazines comme Weird Tales. Peu connu de son vivant il jouit aujourd’hui du statut d’auteur culte. De nombreux artistes se sont inspirés de son oeuvre décrivant un univers régit par les Grands Anciens, de puissants dieux.

Certes, il peut s’avérer difficile de s’accoutumer à la forme. Quoi qu’il en soit, la mise en images de l’univers lovecraftien n’est, quant à elle, jamais grotesque ou sujet à moquerie. Illustrer les rêves par des collages et des dessins s’avère pertinent et la durée très courte (50 minutes) est également un atout.

Loin d’être un échec, le choix courageux de George Moorse donne naissance à une œuvre unique. Cette excitante découverte s’inscrit parfaitement dans le monde obscur et troublant du mythe de H.P. Lovecraft.

Schatten aus der Zeit Allemagne – 1975 Réalisation : George Moorse Interprètes : Anton Diffring Ingrid Resch…

Bande annonce en allemand :