Fantastique

Parapsycho, spektrum der Angst : une approche scientifique de la parapsychologie

Parapsycho, spektrum der Angst de Peter Patzak surfe sur la nouvelle marotte du public apparue dans les années 70. Ainsi, télékynésie, télépathie et hypnose sont au centre d’une anthologie composée de trois histoires. Le format, à la mode dans les années 60, avait été remis au goût du jour par l’Amicus dans les années 70 avec des films comme Histoires d’outre-tombe (1972) ou Le caveau de la terreur (1973). Cependant, ces recueils racontaient des histoires sans véritable liens entre elles. Parapsycho, spektrum der Angst, en revanche, présente trois histoires illustrant parfaitement la thématique choisie par le réalisateur, à savoir le paranormal.

Une autre singularité du film de Peter Patzak est le sérieux avec lequel il aborde les phénomènes surnaturels. Par exemple, entre chaque histoire, la caméra fixe une feuille de papier insérée dans une machine à écrire. Le texte qui s’affiche au fur et à mesure qu’il est tapé confirme avec gravité que les faits présentés dans le film sont absolument véridiques et certifiés scientifiquement. De nos jours, ce gadget paraît désuet et naïf tant il a été exploité auparavant, mais, à l’époque, nul doute qu’il devait faire son petit effet sur le public.

Dans la première histoire, Reinkarnation, Harry (Helmut Förnbacher), est un homme d’affaires marié et père d’une petite fille. En voyage d’affaires, il s’arrête dans une station-service où son regard est attiré par une image arborant un château. Il reprend la route et, comme en transe, trouve le chemin qui le mène à l’ancienne demeure. À l’intérieur l’attend une femme (Marisa Mell) qui le connaît intimement et tente de l’attirer dans une histoire d’amour vieille de plusieurs décennies.

De 1976 à 1983, Peter Patzak a agité la télévision autrichienne avec Kottan ermittelt. Dissimulé en série policière, Kottan ermittelt était une attaque féroce de la police et de la société autrichienne en général. On y trouvait seulement des anti-héros ; quant aux policiers, ils étaient incompétents et bouclaient leurs affaires uniquement grâce à l’intervention du hasard et de la chance.

Dans Metempsychose un professeur (Helmut Berger) a une affaire avec son étudiante Mascha. Jalouse, sa femme fait une scène dans la voiture. Son inattention provoque un accident dans lequel elle décède. Seuls le professeur et sa fille Debbie s’en sortent vivants. Mais Debbie n’est plus la même ; elle voit sa mère partout. Pour ne pas accabler Debbie, son père décide de mettre fin à sa liaison avec Mascha. Désespérée, celle-ci se donne la mort. Dès lors, le comportement de Debbie change à nouveau. La jeune fille serait-elle désormais sous l’influence de Mascha ?

Dans la dernière histoire, Telepathie, un peintre (Matthieu Carriére), enlève une femme mariée (Alexandra Drewes) en la faisant venir dans son appartement par la seule force de la pensée. Désormais, toujours à l’aide de ses pouvoirs, il soumet sa victime à sa volonté.

Le casting international est particulièrement copieux avec des acteurs comme Matthieu Carrière (Malpertuis de Harry Kümel – 1971), Marisa Mell (Danger : Diabolik de Mario Bava – 1968) et William Berger (Keoma d’ Enzo G. Castellari – 1976).

Visuellement, chaque épisode commence de manière très sobre. Ainsi, le film n’utilise pas les artifices du cinéma fantastique pour faire naître des émotions chez le spectateur ; comme créer des ambiances lugubres et une esthétique raffinée, par exemple. Le réalisateur cherche plutôt à donner à son film le ton du documentaire. Petit à petit, cependant, en s’approchant du point d’orgue de chaque histoire, des éléments du cinéma d’exploitation apparaissent, en particulier dans Metempsychose et Telepathie. Dans le premier, le spectateur se voit par exemple imposer les images d’une véritable autopsie. Dans la seconde, l’érotisme est de mise avec beaucoup de nudité, mais surtout une scène durant laquelle Matthieu Carriére donne un orgasme à Alexandra Drewes en effleurant à peine des mains le corps nu de la jeune femme. Alexandra Drewes sera d’ailleurs peu avare de ses formes tout au long de l’épisode. Quant à Reinkarnation, il nous permet de voir la belle Marisa Mell également en tenue d’Eve.

Parapsycho, spektrum der Angst ressemble dans une certaine mesure aux films érotiques allemands qui défrayaient la chronique à l’époque, dans les années 70. Sous la forme de docu-fiction alternant scénettes inspirées de la vie de tous les jours et entretiens faussement réalistes, les Schulmädchen-report et consorts exposaient les habitudes sexuelles des allemands. Cependant, à l’inverse de ces joyeusetés frivoles, Parapsycho, spektrum der Angst est très sérieux. Il en résulte un film froid, presque agressif, en tout cas certainement pas facile d’accès : un film d’auteur épicé d’éléments d’exploitation.

Parapsycho – spektrum der angst
Allemagne – 1975
Réalisation : Peter Patzak
Interprètes : Marisa Mell, Matthieu Carrière, Mystery, Peter Patzak, William Berger…

Bande annonce en allemand :

Eolomea, un film de science-fiction nébuleux

Nul doute qu’Eolomea paraîtra particulièrement énigmatique au spectateur qui s’y risquera… Ce film de science-fiction qui s’intéresse plus au cosmos intérieur qu’aux étoiles est également psychédélique tout en étant bien plus introverti que la grande majorité des films du genre. Enfin, il ne raconte pas une seule histoire, mais trois, en même temps et sans respecter la chronologie de surcroit.

Le futur. Les hommes vivent et travaillent dans l’Espace. Certains y sont nés et n’ont encore jamais vu la Terre. C’est dans ce contexte que huit vaisseaux spatiaux disparaissent sans laisser de trace. Par ailleurs, les communications vers la station Margot sont interrompues. Maria Scholl, responsable de la station « Centre-Terre » organise une séance de crise. Durant la réunion, la scientifique défie le professeur Olo Tal qui s’oppose à l’interdiction de circuler pour les vaisseaux spatiaux… Il semble d’ailleurs en savoir plus que ce qu’il laisse à croire. C’est alors qu’on apprend qu’il était précédemment responsable du projet Eolomea dont la mission était d’entrer en contact avec une planète éloignée.

La station spatiale porte le prénom de l’épouse d’Erich Honecker qui a dirigé l’Allemagne de l’Est de 1971 à 1989.

Bavard jusqu’à l’agacement, doté d’une histoire qui prend largement son temps avant de rentrer dans le vif du sujet, Eolomea est donc une œuvre difficile, exigeant patience de la part du spectateur.

Malgré tout, le film de Herrmann Zschoche dispose de certains attraits.

Naïf, simpliste, Eolomea est également fascinant. Par exemple, dès le générique nous sont offerts de magnifiques images de Jupiter. Et durant toute la durée du film, comme les effets-spéciaux, les décors ne sont pas en reste.

Cornelia « Cox » Habbema qui incarne Maria était une actrice et metteur en scène de théâtre néerlandaise. Après avoir travaillé à Londres, à Paris et en Italie, elle a travaillé de 1969 à la moitié des années 80 en RDA où elle fut très active au théâtre.

Les personnages sont tous élégants et ne posent que des questions critiques et intelligentes vis-à-vis des autorités, ce qui est surprenant dans un film produit par deux pays du bloc communiste. Il en résulte une œuvre presque occidentale dans le ton. Cox Habemma qui interprète la scientifique Maria participe d’ailleurs pour beaucoup à cette impression. Élégante, confiante, la néerlandaise insuffle une fraîcheur que l’on n’imaginait pas trouvé dans un film issu de la RDA.

Le message du film qui incite à se dresser contre les lois et les règles afin de conduire l’humanité vers une évolution préférable est également étonnant…

S’inscrivant dans la génération Flower-Power, le film est en effet une déclaration d’amour à la liberté. Ainsi, les personnages principaux qui passent la majeure partie de leur temps à occuper un cockpit ennuyeux et à taper sur de tristes claviers reliés à de mornes écrans, se désespèrent de pouvoir faire les choses simples qu’ils rêvent d’accomplir : À quoi bon conquérir l’espace lorsque le bonheur est à portée de main ? Dans ce contexte, la légèreté et la lenteur du film trouvent tout leur sens ; c’est donc par fidélité à son propos que le métrage de Herrmann Zschoche tourne le dos à l’action et à l’aventure.

Herrmann Zschoche, réalisateur, a principalement mis en scène des films pour les enfants et la jeunesse. Son film Sieben Sommersprossen est considéré comme l’un des classiques du genre, produit par la DEFA, le studio d’État de la République démocratique allemande, en 1978.

Parfois proche du film de vacances avec ses scènes de plage, ce film de science-fiction tourné en 70 mm dispose malgré tout d’effets-spéciaux admirables. Bien sûr, la vision d’un futur ampli d’ordinateurs gigantesques et de robot métalliques n’est plus très réaliste aujourd’hui mais ne doit pas confiner le film à la Série Z… ni d’ailleurs au cinéma de genre dont il s’éloigne radicalement.

Eolomea
RDA, Bulgarie – 1972
Réalisation : Herrmann Zschoche
Interprètes : Cox Habbema, Iwan Andonow, Rolf Hoppe, Wsewolod Sanajew, Petar Slabakow…

Bande annonce en allemand :

Unheimliche Geschichten, cinq histoires mettant en scène la Catin, le Diable et la Mort.

Unheimliche Geschichten se compose de cinq histoires, dont le ciment est joliment assuré par la rencontre dans la boutique d’un libraire, de trois singuliers personnages : la Catin, la Mort, le Diable. Tous les trois prennent vie et sortent littéralement des peintures les hébergeant. Dès lors, ils passent la nuit en s’amusant à lire des histoires les mettant en scène.
Dans la première scénette, une femme disparaît sans laisser de trace. L’explication sera-t-elle fantastique ou simplement banale ? Dans le second récit, la main de la victime d’un assassinat réclame vengeance auprès de son meurtrier. La troisième intrigue est inspirée du Chat noir d’Edgar Alan Poe. Dans l’histoire suivante, un commissaire de police infiltre un club privé dans lequel les adhérents, par jeu, risquent leur vie au hasard en tirant une carte. Enfin, dans la dernière scénette, un homme tente de se débarrasser de son rival à l’aide d’une hantise.

La collaboration des trois acteurs qui incarnent la Catin, la Mort, le Diable transcende le film.

La catin est interprétée par Anita Berber. Fille d’un virtuose du violon, elle fit scandale après la guerre à Berlin, que ce soit en raison de sa consommation immodéré de morphine, de ses danses dénudées sur les planches, ou sa propension régulière à changer de partenaires.

Richard Oswald, le réalisateur, la fait débuter au cinéma en 1918 dans ses films de mœurs (Die Prostitution, Das Tagebuch eines Verlorenen – Dida Ibsens Geschichte). Sa silhouette fragile, son visage d’enfant et son attitude frivole titille l’imagination du public masculin. Et avec Conrad Veidt et Reinhold Schünzel, elle forme un trio infernal du cinéma Weimarien. Pour Unheimliche Geschichten, elle démontre ses qualités de danseuse, qu’elle dévoile à nouveau en 1921 dans Dr. Mabuse – der Spieler de Fritz Lang.

À la fin des années 10, Richard Oswald invente même un genre en mettant au centre de ses récits les problèmes de mœurs de l’époque comme la prostitution. Opérettes, comédies, adaptations de classiques enrichissent également la filmographie de ce réalisateur qui émigra aux USA, sans cependant y rencontrer le succès.

La Mort est quant à elle interprétée par Conrad Veidt. Grand, mince, les yeux sombres et enfoncés dans leurs orbites, il jouait, comme pour Unheimliche Geschichten, les marginaux, ce qui ne l’empêcha pas d’être une icône de son époque. Il débute au cinéma dans Der Weg des Todes de Robert Reinert en 1916. Puis, l’année suivante, débute une longue et fructueuse collaboration avec Richard Oswald pour lequel il développe une façon de jouer très démonstrative en incarnant des personnages démoniaques et sombres. C’est ainsi qu’il deviendra Cesare le somnambule manipulé par le Dr. Caligari en 1920 dans le film de Robert Wiene.

Au milieu des années 20, Anita Berger investi la scène dans un spectacle qui fait sensation dans toute l’Europe, avant de décéder de la Tuberculose en 1928.

Le visage maquillé de blanc, Reinhold Schünzel incarne un Méphisto, digne du Faust de Goethe. Et au fil des histoires, il incarne des citoyens au bord de la folie et du meurtre. L’acteur, qui avait débuté au cinéma en 1916, avait l’habitude de ces rôles où il était d’ailleurs cantonné. Sa carrière riche de 130 films continua jusqu’à la fin des années 20. Beaucoup d’entre eux sous la direction de Richard Oswlad, en particulier ses films fantastiques et policiers.

Deux genres qui deviendront justement les genres de prédilection de Richard Oswald qui avait débuté sa carrière en 1915 avec Das Unheimliche Zimmer, le troisième film d’une saga dédiée à Conan Doyle. Avec Unheimliche Geschichten Richard Oswald allait ouvrir une nouvelle voie pour le Septième Art en privilégiant l’étrange.

La réussite de ces histoires singulières passe également par des moments clés rehaussés par la mise en scène. Comme lorsque le chat noir s’extrait de son piège où lorsque l’horloge indique au protagoniste les secondes qui lui restent à vivre après qu’il ait tiré la mauvaise carte dans un jeu de vie ou de mort. Dans ces passages, Unheimliche Geschichten démontre sa capacité à créer du suspens, mais également à surprendre avec des retournements de situation de dernière minute.

Unheimliche Geschichten
Allemagne – 1919
Réalisation : Richard Oswald
Interprètes : : Anita Berber, Conradt Veidt, Reinhold Schünzel…

 

L’Histoire sans fin, le film de tous les superlatifs

Avec un budget de près de 60 millions de Deutsche Mark, en 1984, L’Histoire sans fin est le film le plus cher jamais produit en Europe. À un point tel que les producteurs allemands durent aller chercher de l’argent aux États-Unis auprès de la Warner.

Ainsi, L’Histoire sans fin est devenu le film de tous les superlatifs…

Il a fallu près de deux années de travail aux brillants artistes Brian Johnson (Alien, Le Dragon du lac de feu), Colin Arthur (2001, Conan le Barbare) et Giuseppe Tortora (King Kong, E.T.) pour créer les effets spéciaux de L’Histoire sans fin et les créatures fantastiques du monde de Fantasia : l’elfe nocturne, l’escargot véloce, la chauve-souris lymphatique, le prodigieux mangeur de pierres, les représentants du peuple à la cour de Fantasia… Cette faune aussi disparate que saisissante peuple un univers immense et féerique s’étendant de la forêt de Haule aux marais de la désolation, en passant par les portes magiques.

Comme les prises de vue à l’écran bleu étaient nombreuses, il fallut construire le plus grand fond bleu du monde aux studios munichois de Bavaria.

Wolfgang Petersen a suivi les cours d’une école d’art dramatique avant d’entrer à l’académie du cinéma de Berlin et de commencer à travailler pour la télévision en 1970. Il réalise alors une vingtaine de films qui lui valurent une reconnaissance lui permettant d’hériter de la réalisation de Das Boot en 1979, film pour lequel il fut nominé aux Oscars.

La conception du chaos, le néant, a nécessité, quant à elle, l’utilisation des plus grands réservoirs du monde afin de créer des nuages artificiels dont les tests ont duré près d’une année.

Parmi les décors construits, citons la Terrasse de la Tour d’ivoire qui s’étendait sur 2 000 mètres carrés.

Une histoire féerique qui amène à la réflexion

Depuis que sa mère est décédée, Bastien vit seul avec son père autoritaire. Il trouve refuge dans des romans d’aventure qui lui permettent de s’évader et d’échapper aux responsabilités de son monde.

Le tournage commence le 14 mars et se termine en septembre 1983. Le 6 avril 1984, le film sort en Allemagne.

Un jour, alors qu’il se rend à l’école et qu’il est harcelé par des camarades de classe, Bastien trouve refuge dans une librairie tenue par un intrigant bouquiniste. Celui-ci fait découvrir à l’enfant un livre extraordinaire permettant aux rêves de l’enfance de se réaliser.

Bastien emprunte le livre, commence sa lecture et découvre que le monde fabuleux et démesuré de Fantasia est sur le point de disparaître dans l’oubli.

Un projet qui échappe à l’auteur

En 1981, le producteur Dieter Geissler se voit remettre le roman signé Michael Ende. Intéressé, il rencontre l’auteur. Celui-ci accepte de céder les droits de son roman à la condition qu’il puisse se charger du scénario.

À ce moment-là, L’Histoire sans fin devait être un film à petit budget et aux effets spéciaux limités. Comme les ventes du livre s’envolent, Geissler décide de confier le contrat à la Neue Constantin qui, elle-même, fait appel à la major américaine Warner-Columbia.

Les producteurs américains changèrent finalement beaucoup d’éléments du scénario de Michael Ende, suffisamment en tout cas pour que celui-ci demande à ce que son nom soit retiré du générique.

Selon lui, toutes les difficultés posées par le livre ont été purement et simplement supprimées. Certes, visuellement, le film est magnifique, mais comme le dit Ende, l’imagination, la profondeur, le sérieux et le sens artistique qui étaient dans le livre, ont payé le prix de cette perfection.

Dans le roman, une fois que Fantasia est détruite, Bastien doit la reconstruire par ses propres moyens, et il en apprend long sur lui-même pendant le processus. Ainsi, le film fait également l’impasse sur l’évolution intérieure du jeune héros. Pire, Bastien se contente de chevaucher le dragon comme s’il s’agissait d’une attraction échappée de Disneyland.

Par ailleurs, alors que le Bastien du livre s’avère un avorton rêveur et grassouillet, le Bastien du film est modifié afin de faciliter l’identification et qu’il soit accepté par le public américain.

Quoi qu’il en soit, L’Histoire sans fin est un magnifique livre d’images. Et même si le message se révèle dilué, reste présente la réflexion sur les risques qui menacent notre monde s’il devait perdre sa capacité à rêver : Comme le monde de Fantasia, il serait alors englouti dans le néant et trouverait une fin à son Histoire.

Source : L’Écran Fantastique

Die unendliche Geschichte
Allemagne – 1984
Réalisation : Wolfgang Petersen
Interprètes : Noah Hathaway, Barret Oliver, Tami Stronach…

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Le Cabinet du docteur Caligari : Les déambulations contrôlées du somnambule Cessare comme symboles de l’Allemagne d’après-guerre.

Simple marionnette entre les mains du docteur Caligari, Cessare symbolise l’abus de pouvoir de l’état et la jeunesse errant dans une Allemagne sortant de la Première Guerre mondiale.

Le Cabinet du docteur Caligari est le film le plus connu de l’époque weimarienne qui s’étend de 1918 à 1933. C’est une période trouble pour l’Allemagne qui porte encore le nom de Reich allemand. L’histoire de cette république est marquée par de nombreuses tensions politiques (putsch et révolte communiste en mars 1920, assassinat politique en 1922…) et de grandes difficultés économiques (hyperinflation due au maintien des salaires assuré par l’état à des grévistes pour empêcher la prise de contrôle d’usines bavaroises par la France et la Belgique).

Cette période représente également un véritable âge d’or culturel avec, dès 1918, l’expressionnisme, relayé en 1923 par le courant de la Nouvelle Objectivité (avec des artistes comme Max Beckmann ou Otto Dix) annonçant la volonté de revenir au réel et au quotidien après certains débordements expressionnistes.

Pour le cinéma, cet âge d’or débute dès 1913 avec L’étudiant de Prague de Stellan Rye et se termine en 1927 avec Metropolis. Durant cette décennie, le cinéma muet fait merveille avec les films de Henrik Galeen, Joe May, Pabst ou Metzner dans des genres hétérogènes, de l’Expressionnisme au Kammerspielfilm en passant par les films à costumes d’Ernst Lubitsch.

Quant à lui, Le Cabinet du docteur Caligari marque le début de ce que Lotte H. Eisner appelle l’écran démoniaque dans son livre éponyme. Définissant le cinéma expressionniste, le terme « écran démoniaque » se réfère au sens étymologique grec, c’est-à-dire « qui a trait à la nature des pouvoirs surnaturels ». Le Cabinet du docteur Caligari marque ainsi le point de départ de tout le cinéma fantastique.

Le film souligne son appartenance à l’expressionnisme avec des décors peints et leur perspective décalée, les portes déboîtées, les meubles enfilés et leurs angles aigus ou déformés.

Cet univers est circoncis dans un studio en verre dans lequel ont été créés des décors conçus par les artistes Hermann Warm, Walter Reimann et Walter Röhring. Ceux-ci ont créé un monde fermé qui ne connaît pas la lumière du soleil. Ainsi, le film s’appuie sur l’imagination pour engendrer la peur.

L’histoire commence dans la cour d’un hôpital psychiatrique. Là, Francis raconte son histoire à un vieux monsieur : Dans une ville du nord-ouest de l’Allemagne, pendant une fête foraine, Francis et son ami Alan assistent à la représentation donnée par le docteur Caligari. Celui-ci exhibe devant l’assistance le somnambule Cessare qui dort dans une caisse en bois. Dans cet état de somnolence, Cessare est capable de répondre aux questions que lui pose le public. Lorsqu’Alan lui demande combien de temps il lui reste à vivre, Cessare lui répond qu’il sera mort avant l’aube.
La prédiction de Cessare se réalise et cet assassinat est le premier d’une série de crimes. Lorsque Jane, l’amie de Francis est kidnappée, celui-çi prend les choses en main et découvre que le docteur Caligari joue un double jeu : il est en réalité spécialiste du somnambulisme et dirige également un hôpital psychiatrique.

Le Cabinet du docteur Caligari est le premier grand succès de Robert Wiene qui avait commencé à travailler en 1912 et qui s’intéressait déjà principalement au fantastique et au paranormal. Il restera fidèle au fantastique en écrivant le scénario de Satanas pour F.W. Murnau et en réalisant Genuine et les Mains d’Orlac. Après avoir fui l’Allemagne, il s’installe en France où il tente de réaliser un remake du Cabinet du docteur Caligari avec Jean Cocteau, en vain. Il revient à la réalisation en 1938 pour Ultimatum avec Erich von Stroheim. Emporté par un cancer le 17 juillet 1938, il ne peut terminer le film et laisse la place à Robert Siodmak.

Le Cabinet du Docteur Caligari
Das Cabinet des Dr. Caligari – Allemagne – 1919
Réalisation : Robert Wiene
Interprètes : : Werner Krauss, Conradt Veidt, Friedrich Fehér, Lil Dagover…

Bande annonce en allemand :

Blutgletscher de Marvin Kren

Blutgletscher de Marvin Kren nous accueille avec un constat alarmiste : Chaque jour qui passe, nous nous rapprochons d’une catastrophe climatique. Les glaces fondent aux pôles, tout comme les glaciers dans les montagnes. Les conséquences sont difficiles à prévoir mais une chose est certaine, la vie sur la Terre va changer, et nous allons devoir évoluer…

Le film autrichien poursuit en nous faisant découvrir une petite équipe de chercheurs qui vit isolée dans la montagne, à plus de 3 500 mètres d’altitude. Lorsque la station de mesure n° 3 ne donne plus signe d’activité, deux hommes, le minéralogiste et l’ingénieur, accompagnés d’un chien, partent se rendre compte de l’étendue des dégâts. Sur les lieux, ils découvrent que le glacier est contaminé par une étrange substance rouge. Alors qu’ils sont en train de faire des prélèvements, le chien est attaqué par ce qui ressemble vaguement à un renard enragé…

Grâce à son précédent film, Berlin Undead (2010), Marvin Kren a pu convaincre les gens d’Allegro Films de lui confier deux millions d’euros pour mettre en scène Blutgletscher. Par la même occasion, il enrichit la petite liste des films d’horreur autrichiens, un cinéma qui ne se limite pas à l’oeuvre de Michael Haneke ou à des drames psychologiques tels que Revanche de Götz Spielmann. En ce qui le concerne, il semblerait que Marvin Kren ait été très influencé par le cinéma fantastique, et plus précisément par la série B horrifique des années 80.

Depuis la réalisation de Blutgletcher, Marvin Kren a mis en scène le segment "R is for Roulette" de The ABCs of Death 2 (2014).

Depuis la réalisation de Blutgletcher, Marvin Kren a mis en scène le segment « R is for Roulette » de The ABCs of Death 2 (2014).

Le chien contaminé, les paysages enneigés et glacés, l’isolement, la barbe du héros… On pense bien sûr à The Thing de John Carpenter mais s’en contenter serait aller un peu vite en besogne. Plus qu’un hommage au chef-d’œuvre de John Carpenter, Blutgletscher s’inspire plus généralement des films d’horreur animaliers comme Ticks de Tony Randel par exemple. De plus, Blutgletscher partage avec ces films un budget étriqué devant limiter l’impact des effets-spéciaux.

On voit en effet très peu les monstres. La caméra bouge sans cesse lors des scènes d’action, qui se déroulent d’ailleurs parfois dans l’ombre. Ce défaut est cependant largement compensé par une réalisation dynamique lors des scènes de panique, une réalisation rehaussée par les cris effrayants des créatures. Ces dernières, principalement conçues à la main, sont de surcroît issues de mutations génétiques provoquées par le parasite trouvé dans le glacier. Elles sont par conséquent toutes inhabituelles et hétéroclites. Citons par exemple l’incroyable bélier pourvu d’une paire d’ailes sur le dos !

Allegro Films, producteur de Blutgletcher, est également à l’origine de Trois jours pour Vivre 1 et 2 (In Drei Tagen Bist Du Tod).

Allegro Films, producteur de Blutgletcher, est également à l’origine de Trois jours pour Vivre 1 et 2 (In Drei Tagen Bist Du Tod).

Précisons que les parasites ne sont pas le seul danger qui guette les héros. Le réalisateur exploite en effet parfaitement les paysages offerts par le sud du Tirol. Les montagnes majestueuses et le froid glacial qui y règne donnent naissance à un personnage à part entière, qui accroît encore le danger qui menace les protagonistes.

On aborde ici l’un des points faibles du film. Les personnages, peut-être trop nombreux, sont peu approfondis et souffrent de clichés. L’homme des montagnes, taciturne, vit en reclus depuis que son cœur a été brisé, les scientifiques risquent la vie de tout le monde pour pouvoir terminer leurs recherches et s’assurer de ne pas se voir voler leur découverte, la femme politique est naturellement très forte en gueule…

Quoi qu’il en soit, Blutgletscher est une excellente série B. Ambitieux et généreux, servi par des décors naturels majestueux, le film de Marvin Kren divertit le spectateur grâce à une atmosphère oppressante et des effets « choc » judicieusement disséminés tout le long du métrage.

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Blutgletscher
Autriche – 2013
Réalisation : Marvin Kren
Interprètes : : Gerhard Liebmann, Hille Beseler, Peter Knaack, Felix Römer, Brigitte Kren, Edita Malovcic, Wolfgang Pampel, Murathan Muslu

Bande annonce en allemand :

German Angst ou la définition de la peur, selon un trio de réalisateurs allemands

Avant German Angst, au début des années 90, Jörg Buttgereit avait mis tout le monde mal à l’aise avec ses films Nekromantik 1 et 2, Schramm et Todesking. Entre films d’horreur et films d’auteur, ces chefs-d’œuvre avaient eu un succès d’estime important mais Jörg Buttgereit avait également connu beaucoup de problèmes, en particulier avec la censure. Ces difficultés l’avaient dissuadé de persévérer dans la réalisation et il s’était consacré à d’autres projets : documentaires, pièces de théâtre, etc.

Avec Michal Kosakowski (Zero Killed) et Andreas Marschall (Masks), Jörg Buttgereit nous livre une anthologie sur la Peur. Cette anthologie comporte trois films, de durée inégale, mais demeure parfaitement cohérente malgré le fait que les réalisateurs restent fidèles à leurs différents univers. Ils ont en outre une définition tout personnelle de ce qu’est la peur :

Pour Michal Kosakowski, il s’agit d’une peur politique.

Pour Andreas Marschall, il s’agit d’une peur sexuelle.

Pour Jörg Buttgereit, la peur est plutôt sociologique.

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Son film, Final Girl, commence au moment où se termine habituellement un film d’horreur. Le titre fait d’ailleurs référence au terme que l’on donne à la survivante d’un Slasher. Pour les besoins du film de Jörg Buttgereit, l’héroïne est pré-adolescente, possède un cochon d’Inde et nous explique que nous interprétons mal les réactions du petit rongeur. Contrairement à ce que l’on pense, les cochons d’Inde n’apprécient pas les caresses et s’ils font le dos rond, c’est pour se protéger en attendant que la torture que nous leur affligeons se termine ! Il y a ici un évident parallèle à faire avec la fameuse Final Girl du film.
Contrairement aux deux autres films, celui de Jörg Buttgereit est court, lent, intimiste. Sur le fond, nous retrouvons nettement le Jörg Buttgereit des années 90. Sur la forme, c’est différent car le film respire clairement la vidéo, mais c’est bien sûr pour mieux accentuer le quotidien banal dans lequel s’enracine l’histoire.
Le film de Jörg Buttgereit est également le seul de l’anthologie qui soit en allemand, les autres sont principalement tournés en langue anglaise.

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Dans Make a Wish, Michal Kosakowski traite du racisme dont sont victimes en Allemagne les émigrés d’origine polonaise. Un couple est attaqué par une bande de skinheads. La jeune fille possède un médaillon qui lui permet d’intervertir l’esprit de deux personnes. Elle l’utilise pour sauver son ami qui se retrouve dans le corps du néo-nazi. Dès lors, son compagnon polonais va se révéler tout aussi raciste et violent que le triste personnage dont il a pris l’identité.
Make a Wish est un très bon film, haletant et émotionnellement exigeant. Superbement interprété par Andreas Pape, un acteur culte dont la carrière est entièrement consacrée aux films d’horreur indépendants et undergound, on pourra cependant regretter le fait que le réalisateur brouille (délibérément ou pas) le message.
Par exemple, il y a une tirade intéressante vers la fin du film où le chef de la bande de skinheads explique qu’il est né coupable et que, étant donné que toute la société le lui rappelle constamment, il ne peut échapper à sa condition et qu’il est donc également une victime.
Le discours est intéressant mais comme ce n’est pas développé, on ne sait pas si c’est sérieux ou pas, s’il parle des Allemands ou des nazis…
D’autant plus que plus tard, le même personnage explique qu’il n’y a pas eu d’échange d’esprit, finissant d’alimenter la confusion.

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Alraune, d’Andreas Marschall, nous plonge dans le Berlin multiculturel où tout est possible et surprenant ; c’est d’ailleurs ce qui rend le film inquiétant. Notre héros a tout pour être heureux. Il est photographe, il est célèbre et sa femme est superbe. Tous ses vœux semblent avoir été exaucés. Et pourtant, lorsqu’il rencontre cette femme tout droit sortie d’un rêve typiquement masculin, il n’hésite pas une seconde et compromet tout ce qu’il a pour réaliser ses fantasmes.

Tiré d’un livre du début du 20e siècle et du mythe de la mandragore et de ses facultés sexuelles, Alraune est un vrai film fantastique, effrayant et surprenant. Il met en scène une société secrète, une femme fatale et un héros paumé qui paiera cher son éternelle insatisfaction. Esthétiquement très réussie, l’œuvre se révèle véritablement envoûtante.

Il est bien normal que les compatriotes de Friedrich Wilhelm Murnau, d’ailleurs lui-même à l’origine du film d’horreur grâce à des films comme Nosferatu ou Le Cabinet du Dr Caligari, cherchent à reprendre le flambeau. Tous autant qu’ils sont, les trois enfants maudits nous livrent des histoires surprenantes et absolument effrayantes. German Angst est une belle expérience de descente aux enfers.

Bande annonce en anglais :

German Angst
Allemagne – 2015
Réalisation : Jörg Buttgereit, Michal Kosakowski, Andreas Marschall
Interprètes : Lola Gave, Andreas Pape, Matthan Harris, Annika Strauss, Kristina Kostiv, Rüdiger Kuhlbrodt…

Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau

Bien que le scénariste Henrik Galeen a changé les lieux, les noms (Dracula devient Orlok, Lucie se transforme en Ellen, Jonathan s’appelle Hutter, etc), supprimé quelques passages et réécrit la fin, on reconnaît immédiatement le Dracula de Bram Stoker dans le film de Murnau. À un point tel d’ailleurs que Nosferatu fait sans nul doute partie des adaptations les plus fidèles du roman de l’écrivain britannique.

Récemment marié avec Ellen, Hutter est secrétaire dans une agence immobilière. Son patron, Knock, l’envoie en mission en Transylvanie afin de rencontrer le comte Orlok qui souhaite s’installer à Wisborg. Lorsqu’il fait la connaissance du comte, Hutter décèle que son hôte est un vampire. Mais Orlok quitte soudainement le château après avoir découvert le portrait d’Ellen dans les affaires d’Hutter. Dès son arrivée à Wisborg, le comte tente de faire sienne Ellen. Lorsque Hutter arrive enfin, la peste s’est déjà abattue sur la ville.

Selon une légende urbaine, l’acteur Max Schreck interprétant Orlok était réellement un vampire. La rumeur a servi de base pour le film l’Ombre du Vampire dans lequel le personnage est incarné par Willem Dafoe.

Selon une légende urbaine, l’acteur Max Schreck interprétant Orlok était réellement un vampire. La rumeur a servi de base pour le film l’Ombre du Vampire dans lequel le personnage est incarné par Willem Dafoe.

L’une des plus importantes différences entre l’œuvre de Murnau et celle de Stoker réside dans la représentation du vampire. Alors que Dracula est majestueux et séduisant, Orlok s’avère effrayant et cauchemardesque. Grotesque également tant son aspect physique frise, parfois, avec le ridicule (oreilles démesurées, yeux exagérément enfoncés dans leur orbite, ongles interminablement longs, posture effroyablement raide et tendue). Quoi qu’il en soit, le personnage imaginé par l’acteur Max Shreck est si extraordinaire et étrange qu’il est devenu l’une des plus marquantes singularités du film. En dehors de Klaus Kinski pour le remake signé Werner Herog en 1979 et de Reggie Nalder à l’occasion de l’adaptation du roman de Stephen King Les Vampires de Salem, peu nombreux seront les acteurs qui auront incarné des vampires aussi atypiques et effrayants. On notera aussi que le vampire de Murnau n’est pas accompagné des amusoires folkloriques dont sont habituellement affublés les suceurs de sang. Ail et crucifix ne sont d’aucun recours contre cette créature cauchemardesque.

Parce que jugé trop effrayant, le film est resté interdit en Suède jusqu’en 1972.

Parce que jugé trop effrayant, le film est resté interdit en Suède jusqu’en 1972.

Le film tire une bonne partie de sa force de son propre esthétisme, sublimé par des jeux d’ombre et de lumière expressionnistes. Mais l’utilisation de décors naturels et d’extérieurs (à Lübeck et Wismar) offrent également à Nosferatu un aspect singulier. Murnau insiste également sur le contraste qui existe entre l’idyllique village de Wisborg où la vie semble si insouciante et le sombre et effrayant château du comte Orlok en Transylvanie. Murnau se sert de ce contraste pour mettre en image l’aspiration d’Ellen à une vie moins monotone et insouciante, plus aventureuse et mystérieuse comme le suggère la scène où on la voit attendre le retour d’Hutter. Elle l’attend sur une plage, mais Hutter est parti à cheval et Orlok, lui, arrive par la mer.

De nombreux négatifs ont été détruits à la demande de la veuve de Bram Stoker qui avait intenté un procès contre le film pour plagiat.

De nombreux négatifs ont été détruits à la demande de la veuve de Bram Stoker qui avait intenté un procès contre le film pour plagiat.

Nosferatu est tout à la fois un film d’amour à travers les relations tragiques qui lient Ellen, Orlok et Hutter. Un film d’aventure en raison des nombreux voyages semés d’embuches qui se passent à cheval ou sur un bateau entre la Transylvanie et Wisborg. Et un film d’épouvante comme l’attestent les décors lugubres, la peste qui s’abat sur le village et l’effrayant vampire. Le film marque de bien belle manière, non seulement les débuts du vampire au cinéma, mais aussi ceux de Murnau. Suivront Le Dernier des Hommes en 1924, Faust l’année suivante et L’Aurore qu’il tournera aux États-Unis en 1927.

Le film a eu droit à un remake en 1979, réalisé par Werner Herzog avec, dans les rôles principaux, Klaus Kinski (Dracula/Orlok) et Isabelle Adjani (Lucy/Ellen).

 

Nosferatu le Vampire, une Symphonie de l’Horreur
Nosferatu – Eine Symphonie des Grauens
Allemagne – 1922
Réalisation : Friedrich Wilhelm Murnau
Interprètes : Max Schreck, Gustav von Wangenheim, Greta Schröder, Alexander Granach, Georg Heinrich Schnell…

Sources : Films des années 20 (Taschen)

Le bourreau de Londres

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Le Bourreau de Londres, c’est ainsi que l’on surnomme cet assassin qui livre sa propre justice au nez et à la barbe de Scotland Yard ! Il est si bien renseigné qu’on est persuadé qu’il est membre du système judiciaire. Il fait enlever par ses sbires des hommes corrompus ou sadiques afin de les soumettre à un procès expéditif qui se termine immanquablement par leur pendaison.
Le détective John Hillier est bien chargé d’enquêter mais il traîne les pieds. En effet, on vient de lui retirer une enquête qui lui tenait très à cœur, une sinistre affaire de jeunes femmes retrouvées mortes, décapitées. Sa sœur cadette fait en effet partie des victimes. Pourquoi rechercher le Bourreau de Londres alors qu’il n’exécute que des criminels et que dans le même temps, on relègue au second plan une affaire de crimes sexuels ?

De manière générale, ce genre éponyme inspiré de l’œuvre d’Edgar Wallace, met d’abord an avant sa frivolité. L’humour est omniprésent et les situations suffisamment extraordinaires pour ne pas se prendre au sérieux. DER HENKER VON LONDON est assurément l’exception qui confirme cette règle. Certes, on y retrouve l’humour constant de la série, mais celui-ci est noir, et surtout contrebalancé par une véritable réflexion sur l’auto-justice.

Le fameux Bourreau du titre impose sa propre justice et tous ceux qui passent devant son tribunal finissent sur l’échafaud. Tout le monde acclame son initiative car, s’il est vrai que sa justice est expéditive, elle n’en est pas moins juste. Même le beau-père du héros, un ancien et célèbre juge, ne cesse de vanter les mérites de ce justicier ; c’est un peu la Justice qui parle en son nom ! Quant au héros, il enquêtait précédemment sur le brutal assassinat de sa sœur par un sadique. Il doit laisser tomber l’affaire pour s’occuper de celle du Bourreau, ce qui ne manque pas de susciter l’émoi du garçon. Il n’y a bien que Scotland Yard pour vouloir contrecarrer les plans du Bourreau, sans doute parce qu’il met en exergue les dossiers que la célèbre institution londonienne n’a pas su élucider. Le final du film confirmera l’absence d’ambiguïté du discours énoncé durant le métrage.

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Si le thème du justicier était fréquent chez Edgar Wallace, il l’est plus encore dans les films adaptant les œuvres de Bryan, le fils, comme l’illustre d’ailleurs DER HENKER VON LONDON. Cependant, la prise de position politique sans équivoque est rare dans un Edgar Wallace, même s’il est vrai que le genre est plutôt réactionnaire, ne serait-ce que parce que les scénarios se déroulent majoritairement dans l’aristocratie.

Cette particularité n’est pas la seule de DER HENKER VON LONDON. Le scénario est également surprenant en parvenant à imbriquer deux histoires dans un seul script.
La première partie nous présente les personnages et le fondement de l’intrigue. Le jeune et beau détective, John Hillier, est interprété par Hansjörg Felmy, qu’on a pu voir dans TORN CURTAIN d’Alfred Hitchcock (LE RIDEAU DÉCHIRÉ – 1966). Il doit rendre des comptes à l’inspecteur Morel Smith qui n’est incarné par nul autre que Wolfgang Preiss, que les amateurs du cinéma de genre connaissent bien, au-delà de son visage masqué, pour avoir été le fameux Dr Mabuse dans les années 50 et 60. Par ailleurs, personne n’a oublié sa prestation dans IL MULINO DELLE DONNE DI PIETRA (LE MOULIN DES SUPPLICES – 1960) mis en scène par Giorgio Ferroni trois années plus tôt. La fiancée de John est, quant à elle, interprétée par la jolie Autrichienne Maria Perschy qui fut très active dans le Bis. On put l’admirer dans EL JOROBADO DE LA MORGUE (LE BOSSU DE LA MORGUE – 1973), LOS OJOS AZULES DE LA MUÑECA ROTA (BLUE EYES OF THE BROKEN DOLL – 1974)…

Ainsi, durant cette première partie, nous suivons John Hillier secondé par ses amis et sa famille, incapable d’arrêter les crimes du Bourreau et se demandant d’ailleurs s’il ne vaudrait pas mieux le laisser faire.

C’est alors qu’apparaît un nouveau protagoniste en la personne du fameux « Sadique », incarné par Dieter Borsche, qui a donc assassiné la sœur du héros. Le film prend à cet instant une tournure étrange en mettant en avant l’un des thèmes phares de la science-fiction : le savant fou. Celui-ci entraîne des jeunes filles dans sa cave. Là, après les avoir décapitées, il tente de leur redonner vie en greffant les têtes sur un buste mécanique singeant le corps humain. Son objectif est de séparer l’être spirituel de sa condition humaine en permettant à l’esprit de vivre sans les contraintes du corps.
Cette intrigue n’est absolument pas sous-exploitée par le réalisateur. Dieter Borsche est un acteur connu en Allemagne et il livre un savant fou psychopathe tout à fait convaincant. Sa cave transformée en laboratoire et en particulier le buste mécanisé qu’il présente à l’une de ses victimes nous plongent dans une science-fiction naïve et attachante, digne des productions américaines des années 50.

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Il ne résulte pourtant pas un film décousu de ce mélange des genres. Au contraire, il bonifie DER HENKER VON LONDON. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le procès réservé au Sadique par le Bourreau. Contrairement aux autres « suspects », le démentiel professeur ne cherchera pas à se disculper. Fier, il n’hésite pas à décrire ses crimes qu’il définit comme étant une œuvre dont le but ultime est de faire progresser l’humanité.

Dès lors, les procès du Bourreau démontrent leur limite. S’il est « facile » de juger des criminels crapuleux, comment considérer quelqu’un qui n’est pas responsable de ses actes ? Ce sera d’ailleurs le dernier procès « personnel » du Bourreau car il sera démasqué quelques minutes plus tard.

À tout cela, il faut ajouter que les décors de DER HENKER VON LONDON sont superbes, magnifiés par un noir et blanc impeccable que l’on doit à Richard Angst. Les scènes qui se déroulent dans le château flattent l’œil, mais elles ne sont pas les seules. Il y a aussi les procès folkloriques menés par le Bourreau de Londres. Celui-ci est vêtu tout de noir. Une cagoule noire et pointue trône sur sa tête et il porte une grande robe assortie sur le corps. Les tables, quant à elles, sont remplacées avec emphase par des cercueils. Le rare Edwin Zbonek livre ici un film qui est peut-être l’un des meilleurs du genre.

Le bourreau de Londres
Der henker von London – Allemagne – 1963 – Réalisation : Edwin Zbonek  – Distribution : Hansjörg Felmy, Maria Perschy, Dieter Borsche, Rudolf Forster, Harry Riebauer…