Filmriß

Laurin, un film d’horreur séduisant plutôt qu’effrayant

Fin des années 80… Alors que le cinéma d’horreur américain sème la terreur dans les cinémas en exploitant les mêmes ficelles que celles utilisées par les trains fantômes, Robert Sigl, un jeune réalisateur de 26 ans livre avec Laurin un film d’horreur séduisant, enchanteur.

En jouant sur notre fascination pour la mort et la séduction qu’elle exerce sur nous, le film s’inscrit ainsi dans la tradition d’un romantisme noir s’inspirant des peintures d’Antoine Wiertz et de Johann Heinrich Füssli, ou de la prose d’Edgar Allan Poe et de Robert E. Howard.

L’histoire est racontée à travers les yeux innocents et tristes de Laurin, dont la fragilité fait immédiatement naître chez le spectateur un sentiment de protection pour ce petit chaperon rouge. Nous faisons sa connaissance alors qu’elle vit avec sa grand-mère, sans ses parents, à l’orée du 20ème siècle dans un petit village portuaire. Arne, son père, marin, passe la plupart de son temps en mer. Quant à sa mère, elle est décédée à la suite d’un accident étrange. Le contexte familial, le vieux château en ruine, la disparition inexpliquée de plusieurs enfants du village, alimentent l’imagination de la jeune fille qui découvre le monde avec sa curiosité d’enfant. Et dans des visions inquiétantes, Laurin voit aussi une créature sombre s’attaquer aux villageois…

Le film a été tourné en Hongrie, dans des paysages à la fois crus et magnifiques. La brume, les cimetières sombres et inquiétants, tout comme les vieilles demeures, font craindre les dangers à venir. La bande-son, quant à elle, puise dans les bruits naturels (grondement de la mer, souffle du vent, craquement du bois, chant des oiseaux…) et éveille des sentiments peu rassurants, inquiétants… Ainsi, le film nous convie à un fantastique ancré dans des paysages mythiques, plein de mystères et de dangers dissimulés, comme dans des films de Walerian Borowczyk ou de Jean Rollin.

Cependant, et malgré les visions cauchemardesques de la petite Laurin, l’œuvre de Robert Sigl évolue rapidement ver le thriller en se focalisant sur la psychologie de ses personnages. Ainsi, en approfondissant les motivations de l’assassin et de Laurin, le film évoque inévitablement les gialli. L’impression est corroborée par les couleurs empruntant dans certaines séquences à l’esthétisme de Mario Bava.

Bien que son travail sur Laurin fût récompensé par le Bayerischer Filmpreis, Robert Sigl ne put continuer sa carrière au cinéma ; Laurin était trop étrange, trop déroutant pour que des producteurs prennent le risque de confier un projet à ce jeune réalisateur de 26 ans : Laurin tomba alors dans l’oubli et son auteur dû se tourner vers la télévision… En 1994, Robert Sigl réalise un téléfilm familial en trois parties pour les fêtes de Noël : Stella Stellaris. Cette comédie de science-fiction où une extra-terrestre sème le trouble dans une famille est remarquée outre-Atlantique. Au Canada, Robert Sigl signe alors quelques épisodes de la série Lexx – The Dark Zone ce qui lui permet de diriger Malcolm McDowell. De retour en Allemagne, il signe des slashers dans la lignée du succès de Scream : Schrei – denn ich werde dich töten! et sa suite Das Mädcheninternat – Deine Schreie wird niemand hören (2000).

source : critic.de

Laurin
Allemagne, Hongrie – 1989
Réalisation : Robert Sigl
Interprètes : Dóra Szinetár, Brigitte Karner, Károly Eperjes, Hédi Temessy, Barnabás Tóth

Bande annonce en allemand :

Mädchen mit Gewalt : un titre racoleur pour un film tout sauf superficiel

À première vue, ce huis clos à ciel ouvert s‘adonne au racolage avec sa scène de viol. Mais il ne faut pas se fier aux apparences car Mädchen mit Gewalt de Roger Fritz n’est certainement pas superficiel.

Mike et Verner sont deux machos tout ce qu’il y a de plus primitifs. Collègues et amis, ils sont cependant rivaux dans le seul domaine qui les intéresse : les filles jeunes et jolies. Dès lors, ils consacrent leur temps libre à attirer l’attention des Munichoises en mini-jupe afin de les emballer et de les consommer, comme de vulgaires objets. Les conséquences ne les intéressent guère. À peine ont-ils conclu une affaire qu’ils se mettent en quête d’une nouvelle : les opportunités sont nombreuses.

Ainsi, après avoir abandonné sur le bord de la route deux jeunes filles qui les barbaient, Mike et Verner rencontrent des étudiants sur un circuit de karting. La cohabitation entre les deux collègues de travail et les intellectuels ne se fait pas sans heurts et Alice intervient pour calmer tout le monde. Dès lors, Mike et Verner jettent leur dévolu sur la jolie et naïve Alice. Sympathique et décontractée, elle correspond parfaitement au genre de filles que les deux machos affectionnent.

Mädchen mit Gewalt conclut une trilogie débutée par Mädchen, Mädchen en 1966 et Häschen in der Grube en 1968, tous réalisés par Roger Fritz et mettant en scène Helga Anders, son épouse à l’époque.

Par ruse, ils parviennent à séparer Alice de ses amis et l’emmènent, en pleine nuit, dans une sablière afin de prendre un bain de minuit. S’attendant à ce que ses amis apparaissent d’un moment à l’autre, Alice n’entrevoit pas le danger. Elle se déshabille et se met à l’eau. Lorsqu’elle comprend que ses amis ne la retrouveront pas, il est trop tard. Et comme le titre du film l’indique, Mike et Verner n’hésiteront pas, s’il le faut, à prendre cette « fille par la violence ».

Parmi les scènes les plus marquantes du métrage, citons celle où, après le viol, Mike dresse à la jeune fille le portrait d’une société d’hommes, protégeant solidairement leurs intérêts. Cynique, il prévient Alice des conséquences si elle décide de porter plainte : Les gendarmes, masculins, voudront connaître tous les détails. Peut-être oseront-ils mettre en doute ses accusations, voire l’accuseront d‘avoir provoqué les événements avec sa jupe fine et courte. Ainsi que sa baignade en tenue d’Eve. Puis, ce sera le tribunal où l’exposition des faits l’obligera à revivre le cauchemar une seconde fois face à des inconnus, ses parents…

Mais le réalisateur ne joue pas la carte du féminisme anti-masculin de base et pousse la réflexion un peu plus loin.

Oublié en Allemagne, Roger Fritz peut pourtant s’enorgueillir d’une carrière peu commune. Il a par exemple été acteur pour Sam Peckinpah (Croix de fer – 1977) et Rainer Werner Fassbinder (Lili Marleen – 1981).

En effet, la position d’Alice est floue. Aguicheuse, elle joue tellement bien la femme-enfant qui fait tomber les hommes qu’on peut se demander si elle ne s’amuse pas à regarder ces deux coqs s’affronter pour ses beaux yeux. Bien sûr, elle s’y brûlera les ailes car ce rôle la prédestinait à être une victime.

Le comportement de Mike et Verner appelle la même réflexion. Très vite, la rivalité bête et méchante, déterminée par une société où prédomine la compétition, apparaît comme seul moteur de leur motivation. Le final du film montre les deux garçons aussi dépités que la jeune fille, découvrant un peu tard les conséquences d’une manipulation dont ils ont également été les objets.

En plus d’être brillamment mis en scène, visuellement superbe et interprété de manière poignante par Helga Anders, Klaus Löwitsch et Arthur Brauss, Mädchen mit Gewalt expose un portrait triste, mais probablement juste, des relations hommes-femmes, basées sur la force, la soumission et la manipulation.

Mädchen mit Gewalt
Allemagne – 1970
Réalisation : Roger Fritz
Interprètes : : Helga Anders, Klaus Löwitsch, Arthur Brauss…

Bande annonce en allemand :

Der Fan d’ Eckhart Schmidt, un film exigeant, entre cinéma d’auteur et d’horreur

À la vue de Der Fan, et en particulier de son final à déconseiller aux âmes sensibles, il n’est pas surprenant que l’Allemagne ait donné naissance à un film comme Nekromantik de Jörg Buttgereit (1987).

Film exigeant, l’oeuvre de Désirée Nosbusch et de Eckhart Schmidt s’inscrit effectivement et pleinement dans une tradition cinématographique européenne empruntant au cinéma d’horreur et au film d’auteur, à l’image d’un Prison de cristal d’Agustí Villaronga (1986).

1982, Ulm entre Stuttgart et Munich. Simone (Désirée Nosbusch) est une adolescente comme toutes les autres. Et, comme toutes les autres, Simone en pince pour une pop star. L’élu de son cœur se fait appeler R (Bodo Steiger), c’est le chanteur le plus en vue du moment.

Après avoir réalisé quelques films érotiques dans les années 60 (Mädchen, Mädchen en 1967, Erotik auf der Schulbank en 1968), Eckhart Schmidt créé un magazine punk, Die Sau (La Truie), dans lequelle écrivent des musiciens marginaux tels que David Byrne, Devo, ou Patti Smith.

Simone ne se passionne pas seulement pour la musique de R, elle est véritablement amoureuse de lui. Elle imagine même être la femme la plus apte à le rendre heureux. Elle lui écrit des lettres mais R ne répond pas.

Un jour, Simone apprend que R est à Munich pour une émission télévisée. Elle laisse tout tomber pour le rencontrer. Et c’est ce qui se produit car R remarque Simone. Il semble même s’intéresser à elle et l’invite dans les coulisses du studio.

À la fin de la soirée, R emmène Simone dans l’appartement d’un ami. Ils ne tardent pas à faire l’amour. Mais peu de temps après, R s’apprête déjà à partir. À ses yeux, Simone n’est qu’une groupie parmi tant d’autres.

1982, c’est l’année où Helmut Kohl arrive au pouvoir. À l’époque, le monde est divisé en deux avec d’un côté les bons à l’ouest et les méchants à l’est. La peur d’une guerre nucléaire est encore palpable et les questions environnementales commencent à émerger.

Dans ce contexte, un nouveau mouvement musical fait son apparition en Allemagne : La Neue Deutsche Welle (Nouvelle Vague Allemande), issue du post-punk et de la new wave, et de laquelle émerge des groupes commerciaux comme celui de Nena qui chante 99 Luftballons.

Mineure lors du tournage, Désirée Nosbusch intentera un procès à la production afin que sa nudité ne soit pas exposée sur les photos d’exploitation du film.

Désirée Nosbusch fait partie de ce changement à la télévision où elle anime une émission. Son insolence ravit la jeunesse de l’époque et agace les adultes. Der Fan est l’occasion pour elle d’asseoir son statut d’enfant terrible. Et en effet, le film défraie la chronique parce que Désirée Nosbusch, mineure à l’époque, dévoile sa nudité une bonne partie du film. Elle participe même à des scènes érotiques.

La carrière de Désirée Nosbusch ne souffrira pas de sa participation à Der Fan. À peine deux années plus tard, elle présentera le Concours Eurovision de la chanson.

En revanche, Der Fan fut torpillé économiquement. Interdit aux moins de 18 ans par la FSK, entité allemande chargée de classifier les films, Der Fan ne pouvait plus toucher le public adolescent qu’il visait. Le marché vidéo ne permit pas non plus au métrage de limiter la casse, puisqu’il fut rapidement interdit d’exploitation. Comme aucune chaîne de télévision ne prit le risque de le diffuser, le film d’Eckhart Schmidt resta longtemps invisible.

Cette mise au pilori s’avère bien regrettable pour un film particulièrement juste dans sa description de l’adolescence à une époque où les fans et leur exubérance représentaient un phénomène de société nouveau,

Dès le début du film, Eckhart Schmidt nous met dans la tête de Simone. Sur une voix-off monotone, elle déclame sa tristesse et décrit sa vie dénuée de sens. Simone traverse l’intégralité du film sans montrer aucune émotion. Elle n‘en suscite d’ailleurs aucune non plus. Simone ressemble à une coquille vide. Cette apathie que Désirée Nosbusch exprime magistralement est absolument terrifiante et évoque l’incompréhension que l’on peut ressentir face à l’impassibilité d‘un adolescent.

Même une fois son rêve réalisé, Simone n’éprouve aucune satisfaction. Elle demeure vide. Finalement, sa fascination pour cette popstar ne cache-t-elle pas une autre frustration ?

Der Fan
Allemagne – 1982
Réalisation : Eckhart Schmidt
Interprètes : Désirée Nosbusch, Bodo Steiger, Simone Brahmann |

Bande annonce (à ne pas regarder avant d’avoir vu le film) :

Der Samuraï de Till Kleinert sur le thème du coming out

Le film Der Samuraï de Till Kleinert se déroule près de la frontière polonaise, dans un village allemand, hostile et étroit, dominé par des rituels de virilité archaïques. Jakob, personnage introverti, doute et souffre en silence de sa différence. Il mène une existence terne, s’occupe seul de sa grand-mère sénile depuis que ses parents sont décédés et subit les moqueries des jeunes de son âge.

À l’origine de Der Samuraï, on trouve le collectif Schattenkante, composé de la productrice Anna de Paoli et des réalisateurs Linus de Paoli et Till Kleinert. Tous les trois se sont rencontrés à la Deutsche Film und Fernsehakademie (DFFB).

À l’origine de Der Samuraï, on trouve le collectif Schattenkante, composé de la productrice Anna de Paoli et des réalisateurs Linus de Paoli et Till Kleinert. Tous les trois se sont rencontrés à la Deutsche Film und Fernsehakademie (DFFB).

Jakob dissimule la vérité aux autres, à lui-même. Il tente même de « rentrer dans le système » en devenant gendarme. Mais, ce que l’on refoule continue de nous ronger et de nous faire souffrir, même dans l’inconscient : Till Kleinert, le réalisateur, en donne une forme concrète dans Der Samouraï.

Un jour, Jakob suit dans la forêt la piste d’un loup qui se montre parfois aux villageois. Il essaye de le piéger avec des sacs remplis de viande. Mais, la nuit venue, au bout de la piste il découvre un jeune homme, androgyne, aux cheveux longs et sauvages, tenant à la main un sabre japonais et vêtu d’une simple et longue robe blanche. L’inconnu l’invite à semer le trouble dans le village, ce que Jakob refuse. Cependant, tout en s’interposant et essayant d’arrêter ses agissements, Jakob se sent de plus en plus de points communs avec l’étranger.

Der Samuraï est le second film de Till Kleinert après Lange Nacht (2009), déjà un film d’horreur.

Der Samuraï est le second film de Till Kleinert après Lange Nacht (2009), déjà un film d’horreur.

Tel le grand méchant loup qui accoste le petit chaperon rouge dans La Compagnie des Loups de Neil Jordan, le samouraï possède deux facettes. De prime abord terrifiant à cause de son sabre, il devient ensuite attirant par sa féminité, sa maîtrise de soi et sa liberté.

Till Kleinert laissera planer le doute sur le mystère entourant le samouraï : est-il réel ou non ? Ce qui est certain en revanche, c’est que ce n’est pas le loup qu’il convient de craindre. Il faut se méfier des jardins bien tondus avec leurs nains et animaux en plastique, et assumer sa marginalité, ne pas avoir peur du ridicule.

En 2009, Till Kleinert reçut le prix du meilleur court-métrage pour Cowboy lors du festival International du film lesbien et gay de Milan.

En 2009, Till Kleinert reçut le prix du meilleur court-métrage pour Cowboy lors du festival International du film lesbien et gay de Milan.

La seconde partie du film se transforme en trip hallucinant ! Le spectateur pourra y voir soit une autodestruction, soit une délivrance.

Der Samuraï de Till Kleinert n’a rien d’un film pompeusement « auteurisant ». Il emprunte même de nombreux éléments au cinéma de genre, tels la bande de bikers, le village isolé, le gore même avec des effets spéciaux majoritairement fabriqués à la main… À l’instar du cinéma asiatique des années 90, il bouscule également les clichés (un samouraï en robe blanche !) et c’est ce qui le rend unique et l’éloigne radicalement des copies de films américains que furent par exemple d’autres films allemands comme Hell (2011) ou Nous sommes la nuit (2010).

Pit Bukowski, le samouraï, est l’étudiant qui donne des cours au rejeton d’une famille un peu spéciale dans Der Bunker (2015) de Nikias Chryssos.

Pit Bukowski, le samouraï, est l’étudiant qui donne des cours au rejeton d’une famille un peu spéciale dans Der Bunker (2015) de Nikias Chryssos.

Allemagne – 2014
Réalisation : Till Kleinert
Interprètes : : Michel Diercks, Pit Bukowski, Uwe Preuss, Ulrike Hanke-Haensch

Bande annonce en VOSTF :

Radio Silence de Marco J. Riedl et Carsten Vauth

Avant Radio Silence, il y avait On Air, un court-métrage datant de 2010 et pour lequel Marco J. Riedl et Carsten Vauth avaient dû réduire au minimum le scénario. Avec Radio Silence, les deux réalisateurs ont la possibilité d’exploiter au maximum leur sujet. C’est d’ailleurs ce qu’ils font et force est de constater que Radio Silence n’est pas un court que l’on a truffé de scènes de remplissage pour le transformer en long.

Doc Rock anime une émission radio pirate qu’il émet depuis sa cave. Durant l’une de ses interventions, il discute avec ses auditeurs sur les motivations du tueur en série « der Nachtschlitzer“ (Le Tueur de la Nuit). Surprise : le concerné appelle Doc Rock et le met au défi de sauver sa dernière victime.

Radio Silence

L’action se déroule principalement entre la cave de Doc Rock et un bar dans lequel les clients suivent le drame sur le poste de radio. L’un d’eux deviendra un protagoniste essentiel dans ce jeu du chat et de la souris, les réalisateurs soulignant sans doute de cette manière qu’il ne tient qu’à nous de ne pas être les simples spectateurs des drames qui se déroulent autour de nous.

Astucieusement, le film parvient à prolonger son petit suspens et même l’intérêt jusqu’au final, sans doute grâce aux personnages qui ne sonnent absolument pas creux.

Les acteurs sont très bons, et très bien choisis. Charles Rettinghaus, qui incarne le psychopathe, se révèle un assassin effrayant avec son crâne chauve et son imposante carrure qui contraste avec son visage d’ange. Inconnus, les comédiens sont en réalité des doubleurs hors pair. Certains d’entre eux prêtent leur voix à des acteurs célèbres comme George Clooney, Tommy Lee Jones ou encore Robert Downey Jr.

radio silence_01

Cette particularité accentue cependant le cachet très américanisé du film… Tel était d’ailleurs le souhait des deux réalisateurs qui craignaient de rebuter le spectateur avec un film d’origine allemande. En conséquence, l’histoire se déroule dans une bourgade typiquement américaine traversée par de grosses voitures non moins caractéristiques. Quant aux protagonistes, ils arborent des trognes et un look également nord-américain. C’est un peu dommage de renier son identité européenne, d’autant plus que le film n’est pas allé jusqu’au bout de sa démarche : on échange des billets en euro et tout le monde parle allemand.

Le choix est d’autant plus douteux que le manque de moyens financiers ne permet pas vraiment aux deux réalisateurs de nous donner pleinement l’illusion que le film se déroule dans une petite ville américaine. On ne croit pas à ce bourg qui sonne artificiel tant il respire le décor en contreplaqué.

En revanche, son rythme soutenu et l’absence de temps morts en font un digne représentant du cinéma de genre américain : Radio Silence est un très bon thriller.

Radio Silence
Allemagne – 2012
Réalisation : Marco J. Riedl et Carsten Vauth
Interprètes : Markus Knüfken, Charles Rettinghaus, Ronald Nitschke, Jasmin Lord

Bande annonce en anglais :

True Love Ways de Mathieu Seiler : Snuff Porn, féminisme et nouvelle vague

True Love Ways de Mathieu Seiler s’ouvre sur une histoire d’amour sur la fin, et qui se termine mal bien sûr. L’image en noir et blanc et l’héroïne mélancolique incarnent la déception et la morosité qui ne manquent pas d’apparaître après un chagrin d’amour. Et maintenant ? Le futur est « imprévisible », tout comme le scénario. L’ex-petit ami rencontre un type dans un bar qui propose de l’aider à reconquérir le cœur de la belle. Pour cela, il suffit d’organiser une fausse agression, que naturellement il déjouera. Le marché que les deux garçons concluent va se révéler bien plus tordu et les réactions de Séverine autrement plus complexes que celles imaginées.

Peu prolixe, Mathieu Seiler réalise Orgienhaus en 2000 et Der Ausflug en 2012.

Peu prolixe, Mathieu Seiler réalise Orgienhaus en 2000 et Der Ausflug en 2012.

Surprenant et déroutant, tels sont les termes qui qualifient le mieux l’histoire que Mathieu Seiler déroule sous nos yeux. Une histoire pleine de rebondissements qui sont à la fois cocasses, grotesques, drôles et graves, comme lorsque Séverine, en fuite, se dissimule sous la table, là où les hommes sont en train d’élaborer un plan pour la capturer. Séverine se retrouve d’ailleurs régulièrement dans des situations où elle doit se cacher (sous le lit où a lieu un crime, dans la cave derrière une étagère…) Lors de ces passages, elle est placée dans la même position de voyeurisme que le spectateur. Le suspense fonctionne ainsi étrangement puisque ce n’est pas nous qui nous identifions à l’héroïne, mais plutôt Séverine qui se transforme en spectatrice.

Mathieu Seiler est né en 1974 à Zurich en Suisse.

Mathieu Seiler est né en 1974 à Zurich en Suisse.

Les scènes sont joliment orchestrées. En outre, le noir et blanc confère au film un style particulier, entre Roman Polanski et Alfred Hitchcock, bellement souligné par la musique de Beat Solèr. Certaines séquences semblent irréelles, à un point tel d’ailleurs que True Love Ways emprunte parfois le chemin des rêves et des contes, comme lorsque Séverine découvre un puits dans la forêt, un puits qui n’aura cependant rien de merveilleux. Telle une héroïne de conte des frères Grimm, Séverine traverse l’histoire avec insouciance, une insouciance incongrue au regard des abominations dont elle est le témoin. Difficile également de situer l’histoire dans le temps. En effet, Séverine reçoit une vieille cassette audio à bande, conduit une antique Coccinelle et arbore dans le même temps un téléphone portable. La maison, servant de terrain au jeu de cache-cache auquel se livrent les protagonistes, possède également un charme rétro certain.

De manière générale, l’interprétation s’avère de bonne qualité. Ceci dit, Anna Haugsburg s’élève incontestablement au rang de personnage-clé du film. Sa mélancolie, son insouciance, ses étourderies et sa formidable beauté sont parfaitement sublimés par une photographie impeccable et chaque plan où elle apparaît (c’est-à-dire tous sans exception ou presque) est un régal pour les yeux.

Née en 1990 à Berlin, Anna Hausburg était en tête d’affiche du film Leroy en 2007 et de Dornröschen en 2008.

Née en 1990 à Berlin, Anna Hausburg était en tête d’affiche du film Leroy en 2007 et de Dornröschen en 2008.

Très belle, Séverine se révèle également tellement déconcertante qu’on peut ressentir une certaine indifférence à son égard. Une indifférence inévitable peut-être en raison de ce personnage qui passionne les hommes. Tous veulent la manipuler, la posséder : Son petit ami met au point un stratagème pour la retenir, le réalisateur de snuff movies espère exploiter Séverine pour son film. Le spectateur, quant à lui, attend d’elle qu’elle se retourne contre ses tortionnaires et accomplisse sa vengeance… Finalement, Séverine s’avère bien plus complexe. Elle symbolise la Femme fantasmée par l’homme, belle et fragile, mais malheureusement insaisissable. True Love Ways n’est pas seulement une déclaration d’amour à la beauté de la femme, c’est aussi un plaidoyer pour que l’homme respecte cette créature délicate et l’accepte dans toute sa complexité.

True Love Ways
Allemagne – 2014
Réalisation : Mathieu Seiler
Interprètes : Anna Hausburg, David C. Bunners, Kai-Michael Müller, Axel Hartwig, Beat Marti

Bande annonce en anglais :

German Angst ou la définition de la peur, selon un trio de réalisateurs allemands

Avant German Angst, au début des années 90, Jörg Buttgereit avait mis tout le monde mal à l’aise avec ses films Nekromantik 1 et 2, Schramm et Todesking. Entre films d’horreur et films d’auteur, ces chefs-d’œuvre avaient eu un succès d’estime important mais Jörg Buttgereit avait également connu beaucoup de problèmes, en particulier avec la censure. Ces difficultés l’avaient dissuadé de persévérer dans la réalisation et il s’était consacré à d’autres projets : documentaires, pièces de théâtre, etc.

Avec Michal Kosakowski (Zero Killed) et Andreas Marschall (Masks), Jörg Buttgereit nous livre une anthologie sur la Peur. Cette anthologie comporte trois films, de durée inégale, mais demeure parfaitement cohérente malgré le fait que les réalisateurs restent fidèles à leurs différents univers. Ils ont en outre une définition tout personnelle de ce qu’est la peur :

Pour Michal Kosakowski, il s’agit d’une peur politique.

Pour Andreas Marschall, il s’agit d’une peur sexuelle.

Pour Jörg Buttgereit, la peur est plutôt sociologique.

german angst 05

Son film, Final Girl, commence au moment où se termine habituellement un film d’horreur. Le titre fait d’ailleurs référence au terme que l’on donne à la survivante d’un Slasher. Pour les besoins du film de Jörg Buttgereit, l’héroïne est pré-adolescente, possède un cochon d’Inde et nous explique que nous interprétons mal les réactions du petit rongeur. Contrairement à ce que l’on pense, les cochons d’Inde n’apprécient pas les caresses et s’ils font le dos rond, c’est pour se protéger en attendant que la torture que nous leur affligeons se termine ! Il y a ici un évident parallèle à faire avec la fameuse Final Girl du film.
Contrairement aux deux autres films, celui de Jörg Buttgereit est court, lent, intimiste. Sur le fond, nous retrouvons nettement le Jörg Buttgereit des années 90. Sur la forme, c’est différent car le film respire clairement la vidéo, mais c’est bien sûr pour mieux accentuer le quotidien banal dans lequel s’enracine l’histoire.
Le film de Jörg Buttgereit est également le seul de l’anthologie qui soit en allemand, les autres sont principalement tournés en langue anglaise.

german angst 04

Dans Make a Wish, Michal Kosakowski traite du racisme dont sont victimes en Allemagne les émigrés d’origine polonaise. Un couple est attaqué par une bande de skinheads. La jeune fille possède un médaillon qui lui permet d’intervertir l’esprit de deux personnes. Elle l’utilise pour sauver son ami qui se retrouve dans le corps du néo-nazi. Dès lors, son compagnon polonais va se révéler tout aussi raciste et violent que le triste personnage dont il a pris l’identité.
Make a Wish est un très bon film, haletant et émotionnellement exigeant. Superbement interprété par Andreas Pape, un acteur culte dont la carrière est entièrement consacrée aux films d’horreur indépendants et undergound, on pourra cependant regretter le fait que le réalisateur brouille (délibérément ou pas) le message.
Par exemple, il y a une tirade intéressante vers la fin du film où le chef de la bande de skinheads explique qu’il est né coupable et que, étant donné que toute la société le lui rappelle constamment, il ne peut échapper à sa condition et qu’il est donc également une victime.
Le discours est intéressant mais comme ce n’est pas développé, on ne sait pas si c’est sérieux ou pas, s’il parle des Allemands ou des nazis…
D’autant plus que plus tard, le même personnage explique qu’il n’y a pas eu d’échange d’esprit, finissant d’alimenter la confusion.

german angst 01

Alraune, d’Andreas Marschall, nous plonge dans le Berlin multiculturel où tout est possible et surprenant ; c’est d’ailleurs ce qui rend le film inquiétant. Notre héros a tout pour être heureux. Il est photographe, il est célèbre et sa femme est superbe. Tous ses vœux semblent avoir été exaucés. Et pourtant, lorsqu’il rencontre cette femme tout droit sortie d’un rêve typiquement masculin, il n’hésite pas une seconde et compromet tout ce qu’il a pour réaliser ses fantasmes.

Tiré d’un livre du début du 20e siècle et du mythe de la mandragore et de ses facultés sexuelles, Alraune est un vrai film fantastique, effrayant et surprenant. Il met en scène une société secrète, une femme fatale et un héros paumé qui paiera cher son éternelle insatisfaction. Esthétiquement très réussie, l’œuvre se révèle véritablement envoûtante.

Il est bien normal que les compatriotes de Friedrich Wilhelm Murnau, d’ailleurs lui-même à l’origine du film d’horreur grâce à des films comme Nosferatu ou Le Cabinet du Dr Caligari, cherchent à reprendre le flambeau. Tous autant qu’ils sont, les trois enfants maudits nous livrent des histoires surprenantes et absolument effrayantes. German Angst est une belle expérience de descente aux enfers.

Bande annonce en anglais :

German Angst
Allemagne – 2015
Réalisation : Jörg Buttgereit, Michal Kosakowski, Andreas Marschall
Interprètes : Lola Gave, Andreas Pape, Matthan Harris, Annika Strauss, Kristina Kostiv, Rüdiger Kuhlbrodt…