Filmriß

Radio Silence de Marco J. Riedl et Carsten Vauth

Avant Radio Silence, il y avait On Air, un court-métrage datant de 2010 et pour lequel Marco J. Riedl et Carsten Vauth avaient dû réduire au minimum le scénario. Avec Radio Silence, les deux réalisateurs ont la possibilité d’exploiter au maximum leur sujet. C’est d’ailleurs ce qu’ils font et force est de constater que Radio Silence n’est pas un court que l’on a truffé de scènes de remplissage pour le transformer en long.

Doc Rock anime une émission radio pirate qu’il émet depuis sa cave. Durant l’une de ses interventions, il discute avec ses auditeurs sur les motivations du tueur en série « der Nachtschlitzer“ (Le Tueur de la Nuit). Surprise : le concerné appelle Doc Rock et le met au défi de sauver sa dernière victime.

Radio Silence

L’action se déroule principalement entre la cave de Doc Rock et un bar dans lequel les clients suivent le drame sur le poste de radio. L’un d’eux deviendra un protagoniste essentiel dans ce jeu du chat et de la souris, les réalisateurs soulignant sans doute de cette manière qu’il ne tient qu’à nous de ne pas être les simples spectateurs des drames qui se déroulent autour de nous.

Astucieusement, le film parvient à prolonger son petit suspens et même l’intérêt jusqu’au final, sans doute grâce aux personnages qui ne sonnent absolument pas creux.

Les acteurs sont très bons, et très bien choisis. Charles Rettinghaus, qui incarne le psychopathe, se révèle un assassin effrayant avec son crâne chauve et son imposante carrure qui contraste avec son visage d’ange. Inconnus, les comédiens sont en réalité des doubleurs hors pair. Certains d’entre eux prêtent leur voix à des acteurs célèbres comme George Clooney, Tommy Lee Jones ou encore Robert Downey Jr.

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Cette particularité accentue cependant le cachet très américanisé du film… Tel était d’ailleurs le souhait des deux réalisateurs qui craignaient de rebuter le spectateur avec un film d’origine allemande. En conséquence, l’histoire se déroule dans une bourgade typiquement américaine traversée par de grosses voitures non moins caractéristiques. Quant aux protagonistes, ils arborent des trognes et un look également nord-américain. C’est un peu dommage de renier son identité européenne, d’autant plus que le film n’est pas allé jusqu’au bout de sa démarche : on échange des billets en euro et tout le monde parle allemand.

Le choix est d’autant plus douteux que le manque de moyens financiers ne permet pas vraiment aux deux réalisateurs de nous donner pleinement l’illusion que le film se déroule dans une petite ville américaine. On ne croit pas à ce bourg qui sonne artificiel tant il respire le décor en contreplaqué.

En revanche, son rythme soutenu et l’absence de temps morts en font un digne représentant du cinéma de genre américain : Radio Silence est un très bon thriller.

Radio Silence
Allemagne – 2012
Réalisation : Marco J. Riedl et Carsten Vauth
Interprètes : Markus Knüfken, Charles Rettinghaus, Ronald Nitschke, Jasmin Lord

Bande annonce en anglais :

True Love Ways de Mathieu Seiler : Snuff Porn, féminisme et nouvelle vague

True Love Ways de Mathieu Seiler s’ouvre sur une histoire d’amour sur la fin, et qui se termine mal bien sûr. L’image en noir et blanc et l’héroïne mélancolique incarnent la déception et la morosité qui ne manquent pas d’apparaître après un chagrin d’amour. Et maintenant ? Le futur est « imprévisible », tout comme le scénario. L’ex-petit ami rencontre un type dans un bar qui propose de l’aider à reconquérir le cœur de la belle. Pour cela, il suffit d’organiser une fausse agression, que naturellement il déjouera. Le marché que les deux garçons concluent va se révéler bien plus tordu et les réactions de Séverine autrement plus complexes que celles imaginées.

Peu prolixe, Mathieu Seiler réalise Orgienhaus en 2000 et Der Ausflug en 2012.

Peu prolixe, Mathieu Seiler réalise Orgienhaus en 2000 et Der Ausflug en 2012.

Surprenant et déroutant, tels sont les termes qui qualifient le mieux l’histoire que Mathieu Seiler déroule sous nos yeux. Une histoire pleine de rebondissements qui sont à la fois cocasses, grotesques, drôles et graves, comme lorsque Séverine, en fuite, se dissimule sous la table, là où les hommes sont en train d’élaborer un plan pour la capturer. Séverine se retrouve d’ailleurs régulièrement dans des situations où elle doit se cacher (sous le lit où a lieu un crime, dans la cave derrière une étagère…) Lors de ces passages, elle est placée dans la même position de voyeurisme que le spectateur. Le suspense fonctionne ainsi étrangement puisque ce n’est pas nous qui nous identifions à l’héroïne, mais plutôt Séverine qui se transforme en spectatrice.

Mathieu Seiler est né en 1974 à Zurich en Suisse.

Mathieu Seiler est né en 1974 à Zurich en Suisse.

Les scènes sont joliment orchestrées. En outre, le noir et blanc confère au film un style particulier, entre Roman Polanski et Alfred Hitchcock, bellement souligné par la musique de Beat Solèr. Certaines séquences semblent irréelles, à un point tel d’ailleurs que True Love Ways emprunte parfois le chemin des rêves et des contes, comme lorsque Séverine découvre un puits dans la forêt, un puits qui n’aura cependant rien de merveilleux. Telle une héroïne de conte des frères Grimm, Séverine traverse l’histoire avec insouciance, une insouciance incongrue au regard des abominations dont elle est le témoin. Difficile également de situer l’histoire dans le temps. En effet, Séverine reçoit une vieille cassette audio à bande, conduit une antique Coccinelle et arbore dans le même temps un téléphone portable. La maison, servant de terrain au jeu de cache-cache auquel se livrent les protagonistes, possède également un charme rétro certain.

De manière générale, l’interprétation s’avère de bonne qualité. Ceci dit, Anna Haugsburg s’élève incontestablement au rang de personnage-clé du film. Sa mélancolie, son insouciance, ses étourderies et sa formidable beauté sont parfaitement sublimés par une photographie impeccable et chaque plan où elle apparaît (c’est-à-dire tous sans exception ou presque) est un régal pour les yeux.

Née en 1990 à Berlin, Anna Hausburg était en tête d’affiche du film Leroy en 2007 et de Dornröschen en 2008.

Née en 1990 à Berlin, Anna Hausburg était en tête d’affiche du film Leroy en 2007 et de Dornröschen en 2008.

Très belle, Séverine se révèle également tellement déconcertante qu’on peut ressentir une certaine indifférence à son égard. Une indifférence inévitable peut-être en raison de ce personnage qui passionne les hommes. Tous veulent la manipuler, la posséder : Son petit ami met au point un stratagème pour la retenir, le réalisateur de snuff movies espère exploiter Séverine pour son film. Le spectateur, quant à lui, attend d’elle qu’elle se retourne contre ses tortionnaires et accomplisse sa vengeance… Finalement, Séverine s’avère bien plus complexe. Elle symbolise la Femme fantasmée par l’homme, belle et fragile, mais malheureusement insaisissable. True Love Ways n’est pas seulement une déclaration d’amour à la beauté de la femme, c’est aussi un plaidoyer pour que l’homme respecte cette créature délicate et l’accepte dans toute sa complexité.

True Love Ways
Allemagne – 2014
Réalisation : Mathieu Seiler
Interprètes : Anna Hausburg, David C. Bunners, Kai-Michael Müller, Axel Hartwig, Beat Marti

Bande annonce en anglais :

German Angst ou la définition de la peur, selon un trio de réalisateurs allemands

Avant German Angst, au début des années 90, Jörg Buttgereit avait mis tout le monde mal à l’aise avec ses films Nekromantik 1 et 2, Schramm et Todesking. Entre films d’horreur et films d’auteur, ces chefs-d’œuvre avaient eu un succès d’estime important mais Jörg Buttgereit avait également connu beaucoup de problèmes, en particulier avec la censure. Ces difficultés l’avaient dissuadé de persévérer dans la réalisation et il s’était consacré à d’autres projets : documentaires, pièces de théâtre, etc.

Avec Michal Kosakowski (Zero Killed) et Andreas Marschall (Masks), Jörg Buttgereit nous livre une anthologie sur la Peur. Cette anthologie comporte trois films, de durée inégale, mais demeure parfaitement cohérente malgré le fait que les réalisateurs restent fidèles à leurs différents univers. Ils ont en outre une définition tout personnelle de ce qu’est la peur :

Pour Michal Kosakowski, il s’agit d’une peur politique.

Pour Andreas Marschall, il s’agit d’une peur sexuelle.

Pour Jörg Buttgereit, la peur est plutôt sociologique.

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Son film, Final Girl, commence au moment où se termine habituellement un film d’horreur. Le titre fait d’ailleurs référence au terme que l’on donne à la survivante d’un Slasher. Pour les besoins du film de Jörg Buttgereit, l’héroïne est pré-adolescente, possède un cochon d’Inde et nous explique que nous interprétons mal les réactions du petit rongeur. Contrairement à ce que l’on pense, les cochons d’Inde n’apprécient pas les caresses et s’ils font le dos rond, c’est pour se protéger en attendant que la torture que nous leur affligeons se termine ! Il y a ici un évident parallèle à faire avec la fameuse Final Girl du film.
Contrairement aux deux autres films, celui de Jörg Buttgereit est court, lent, intimiste. Sur le fond, nous retrouvons nettement le Jörg Buttgereit des années 90. Sur la forme, c’est différent car le film respire clairement la vidéo, mais c’est bien sûr pour mieux accentuer le quotidien banal dans lequel s’enracine l’histoire.
Le film de Jörg Buttgereit est également le seul de l’anthologie qui soit en allemand, les autres sont principalement tournés en langue anglaise.

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Dans Make a Wish, Michal Kosakowski traite du racisme dont sont victimes en Allemagne les émigrés d’origine polonaise. Un couple est attaqué par une bande de skinheads. La jeune fille possède un médaillon qui lui permet d’intervertir l’esprit de deux personnes. Elle l’utilise pour sauver son ami qui se retrouve dans le corps du néo-nazi. Dès lors, son compagnon polonais va se révéler tout aussi raciste et violent que le triste personnage dont il a pris l’identité.
Make a Wish est un très bon film, haletant et émotionnellement exigeant. Superbement interprété par Andreas Pape, un acteur culte dont la carrière est entièrement consacrée aux films d’horreur indépendants et undergound, on pourra cependant regretter le fait que le réalisateur brouille (délibérément ou pas) le message.
Par exemple, il y a une tirade intéressante vers la fin du film où le chef de la bande de skinheads explique qu’il est né coupable et que, étant donné que toute la société le lui rappelle constamment, il ne peut échapper à sa condition et qu’il est donc également une victime.
Le discours est intéressant mais comme ce n’est pas développé, on ne sait pas si c’est sérieux ou pas, s’il parle des Allemands ou des nazis…
D’autant plus que plus tard, le même personnage explique qu’il n’y a pas eu d’échange d’esprit, finissant d’alimenter la confusion.

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Alraune, d’Andreas Marschall, nous plonge dans le Berlin multiculturel où tout est possible et surprenant ; c’est d’ailleurs ce qui rend le film inquiétant. Notre héros a tout pour être heureux. Il est photographe, il est célèbre et sa femme est superbe. Tous ses vœux semblent avoir été exaucés. Et pourtant, lorsqu’il rencontre cette femme tout droit sortie d’un rêve typiquement masculin, il n’hésite pas une seconde et compromet tout ce qu’il a pour réaliser ses fantasmes.

Tiré d’un livre du début du 20e siècle et du mythe de la mandragore et de ses facultés sexuelles, Alraune est un vrai film fantastique, effrayant et surprenant. Il met en scène une société secrète, une femme fatale et un héros paumé qui paiera cher son éternelle insatisfaction. Esthétiquement très réussie, l’œuvre se révèle véritablement envoûtante.

Il est bien normal que les compatriotes de Friedrich Wilhelm Murnau, d’ailleurs lui-même à l’origine du film d’horreur grâce à des films comme Nosferatu ou Le Cabinet du Dr Caligari, cherchent à reprendre le flambeau. Tous autant qu’ils sont, les trois enfants maudits nous livrent des histoires surprenantes et absolument effrayantes. German Angst est une belle expérience de descente aux enfers.

Bande annonce en anglais :

German Angst
Allemagne – 2015
Réalisation : Jörg Buttgereit, Michal Kosakowski, Andreas Marschall
Interprètes : Lola Gave, Andreas Pape, Matthan Harris, Annika Strauss, Kristina Kostiv, Rüdiger Kuhlbrodt…