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Laurin, un film d’horreur séduisant plutôt qu’effrayant

Fin des années 80… Alors que le cinéma d’horreur américain sème la terreur dans les cinémas en exploitant les mêmes ficelles que celles utilisées par les trains fantômes, Robert Sigl, un jeune réalisateur de 26 ans livre avec Laurin un film d’horreur séduisant, enchanteur.

En jouant sur notre fascination pour la mort et la séduction qu’elle exerce sur nous, le film s’inscrit ainsi dans la tradition d’un romantisme noir s’inspirant des peintures d’Antoine Wiertz et de Johann Heinrich Füssli, ou de la prose d’Edgar Allan Poe et de Robert E. Howard.

L’histoire est racontée à travers les yeux innocents et tristes de Laurin, dont la fragilité fait immédiatement naître chez le spectateur un sentiment de protection pour ce petit chaperon rouge. Nous faisons sa connaissance alors qu’elle vit avec sa grand-mère, sans ses parents, à l’orée du 20ème siècle dans un petit village portuaire. Arne, son père, marin, passe la plupart de son temps en mer. Quant à sa mère, elle est décédée à la suite d’un accident étrange. Le contexte familial, le vieux château en ruine, la disparition inexpliquée de plusieurs enfants du village, alimentent l’imagination de la jeune fille qui découvre le monde avec sa curiosité d’enfant. Et dans des visions inquiétantes, Laurin voit aussi une créature sombre s’attaquer aux villageois…

Le film a été tourné en Hongrie, dans des paysages à la fois crus et magnifiques. La brume, les cimetières sombres et inquiétants, tout comme les vieilles demeures, font craindre les dangers à venir. La bande-son, quant à elle, puise dans les bruits naturels (grondement de la mer, souffle du vent, craquement du bois, chant des oiseaux…) et éveille des sentiments peu rassurants, inquiétants… Ainsi, le film nous convie à un fantastique ancré dans des paysages mythiques, plein de mystères et de dangers dissimulés, comme dans des films de Walerian Borowczyk ou de Jean Rollin.

Cependant, et malgré les visions cauchemardesques de la petite Laurin, l’œuvre de Robert Sigl évolue rapidement ver le thriller en se focalisant sur la psychologie de ses personnages. Ainsi, en approfondissant les motivations de l’assassin et de Laurin, le film évoque inévitablement les gialli. L’impression est corroborée par les couleurs empruntant dans certaines séquences à l’esthétisme de Mario Bava.

Bien que son travail sur Laurin fût récompensé par le Bayerischer Filmpreis, Robert Sigl ne put continuer sa carrière au cinéma ; Laurin était trop étrange, trop déroutant pour que des producteurs prennent le risque de confier un projet à ce jeune réalisateur de 26 ans : Laurin tomba alors dans l’oubli et son auteur dû se tourner vers la télévision… En 1994, Robert Sigl réalise un téléfilm familial en trois parties pour les fêtes de Noël : Stella Stellaris. Cette comédie de science-fiction où une extra-terrestre sème le trouble dans une famille est remarquée outre-Atlantique. Au Canada, Robert Sigl signe alors quelques épisodes de la série Lexx – The Dark Zone ce qui lui permet de diriger Malcolm McDowell. De retour en Allemagne, il signe des slashers dans la lignée du succès de Scream : Schrei – denn ich werde dich töten! et sa suite Das Mädcheninternat – Deine Schreie wird niemand hören (2000).

source : critic.de

Laurin
Allemagne, Hongrie – 1989
Réalisation : Robert Sigl
Interprètes : Dóra Szinetár, Brigitte Karner, Károly Eperjes, Hédi Temessy, Barnabás Tóth

Bande annonce en allemand :

Rampage : le coup de gueule d’Uwe Boll

Après plusieurs adaptations cinématographiques de jeux-vidéos (Bloodrayne, Alone in the dark, Far cry), le réalisateur, scénariste et producteur allemand, Uwe Boll s’essaye avec Rampage à un produit plus original, personnel.

Cet article est diabolique ! Ne lisez pas le dernier paragraphe si vous n’avez pas encore vu le film

Le film se déroule en deux temps.

Dans la première partie, Uwe Boll installe ses personnages, le lieu de l’action… Bill vit chez ses parents dans une petite ville américaine endormie. Nous le découvrons un matin, alors que ses parents l’incitent vivement à se trouver un travail et enfin quitter la maison familiale, maintenant qu’il a plus de 20 ans. Bill a également un ami qui tient des discours révolutionnaires mais qui ne bougent pas le petit doigt pour changer quoi que ce soit.

Rampage est le troisième film d’Uwe Boll à aborder la thématique du massacre de masse après Amoklauf (1994) et Heart of America (2002).

La seconde moitié du film décrit le bain de sang accompli par Bill et mené tambour battant par Uwe Boll qui semble se faire plaisir en montrant des dizaines d’individus plus ou moins superficiels, soumis et conquis au système, se faire massacrer.

Ce qui interpelle c’est que Rampage tente de rendre sympathique un forcené responsable d’un massacre de masse. Pour y parvenir, le film se refuse de faire de Bill un cliché du type qui passe à l’action. Ainsi, ce n’est pas un looser frustré, sans famille et sans travail, toqué de jeux-vidéos violents et de films d’horreur. C’est simplement un jeune sans espoir d’évolution sociale qui s’ennuie.

Pour plus de réalisme, pour appuyer son propos et pour apporter à son film un aspect « pris sur le vif », Uwe Boll opte pour une image constamment saccadée, en mouvement. À la mode dans les années 2000, ce procédé déjà décrié à l’époque, parait aujourd’hui daté et même kitsch. Pour cette raison, la comparaison avec ses paires, Chute Libre (Joel Schumacher – 1993) et Taxi Driver (Martin Scorcese – 1976), ne tourne donc pas en la faveur de Rampage. C’est un peu dommage car ce procédé dessert finalement des dialogues improvisés pourtant simples, naturels et réalistes.

Le personnage de Bill, prévu au départ pour Macaulay Culkin (Maman j’ai raté l’avion – 1990) est solidement campé par Brendan Fletcher (Freddy contre Jason – 2003),

Uwe Boll s’éloigne en tout cas de ses précédentes œuvres, et plus particulièrement des films à l’horreur gratuits comme Seed (2007) ou de la provocation toute aussi facile de Postal (2007). Avec Rampage, il délivre un message plus subtil, comme lorsque Bill apparaît armé jusqu’aux dents dans une salle remplie de vieillards jouant au bingo. Il décide finalement de les épargner, considérant qu’ils sont finalement déjà morts. Uwe Boll démontre ainsi qu’il n’est pas « le plus mauvais réalisateur du monde », sobriquet injuste dont l’ont affublé ses détracteurs.

On pourra cependant regretter que le réalisme recherché au début du film soit ensuite désavoué par l’ingéniosité peu crédible que Bill met en œuvre pour planifier et mener à bien son massacre de masse. Le retournement de situation final qui transforme Bill en Machiavel surprend également mais s’avère dans le même temps parfaitement cohérent avec le cynisme d’une société qui prône la réussite sociale sans se soucier des moyens mis en œuvre pour y parvenir.

Rampage a connu deux suites, à chaque fois avec Uwe Boll à la mise en scène et Brendan Fletcher dans le rôle principal : Rampage – Capital Punishment en 2014 et Rampage: President Down en 2016.

Blutgletscher
Canada, Allemagne – 2009
Réalisation : Uwe Boll
Interprètes : Brendan Fletcher, Shaun Sipos, Michael Paré…

Bande annonce VO :

Une histoire du cinéma allemand, les débuts du parlant : de la crise de 1929 à la période nazie

Au début des années 30, comme ailleurs, le cinéma allemand est marqué par les débuts du parlant. Les comédies musicales inventées par Hollywood rencontrent un énorme succès outre-Rhin car elles permettent au public d’échapper à la triste réalité sociale héritée de la crise de 1929. Ainsi, des films comme Le chemin du paradis (Wilhelm Thiele – 1930) et Le congrès s’amuse (Erik Charell – 1931) permettent au public d’oublier l’espace d’un temps la crise économique qui frappe durement le pays.

Le film le plus connu de cette époque est L’Ange bleu (1932) avec Emil Jannings et Marlene Dietrich. À l’époque, la postsynchronisation n’existe pas et il n’est pas rare que les films aux ambitions internationales soient tournés en plusieurs langues avec des acteurs polyglottes, comme c’est le cas de Marlene Dietrich. Cette compétence lui permet de devenir une véritable star mondiale. Statut qu’elle consolide en suivant le réalisateur Josef von Sternberg aux USA pour y tourner sept films. Malgré les sollicitions des nazis, elle ne revint en Allemagne qu’après la Guerre…

La prise du pouvoir par les nazis fin 1932, début 1933 représente l’une des plus importantes ruptures dans l’histoire du cinéma allemand. Les personnes d’origine juive, ou qui ne démontrent pas une totale soumission au régime, risquent de perdre leur travail. Par dizaines, réalisateurs (Fritz Lang, Michael Curtiz alias Michael Kertesz, Billy Wilder, Douglas Sirk alias Detlev Sierk, G.W. Pabst, Paul Czinner, Joe May, Eric Charell…), acteurs (Conrad Veidt, Peter Lorre, Elisabeth Bergner…) et producteurs partent en exil à Hollywood, laissant le cinéma aux mains du pouvoir.

La propagande nazie exploite dès lors le cinéma pour son compte ; elle se cache principalement dans des films historiques en costumes, de guerre ou des documentaires.

Parmi ces derniers, le Triomphe de la volonté (1935), mis en scène par Leni Riefenstahl, fait partie des plus connus. Sur près de deux heures, la réalisatrice utilise le langage cinématographique pour glorifier et mythifier le parti en retraçant les six jours du congrès nazi de 1934. Ainsi, nous assistons à différents discours d’hommes politiques et du führer. Puis, Hitler est montré en train de rencontrer les ouvriers, les militaires et les jeunesses hitlériennes. La foule composée de soldats, militants et civils est quant à elle enthousiaste.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le cinéma allemand ne se contente pas de servir la propagande ; les comédies musicales et les documentaires dédiés à la grandeur de la nature sont également produits pour divertir la population. Quelques acteurs émergent alors comme Heinz Rühmann dont la carrière connait une ascension fulgurante en endossant des rôles de types ordinaires comme pour Ce diable de garçon (1944) de Helmut Weiss. Heinz Rühmann devint par la suite l’un des acteurs allemands les plus connus du vingtième siècle.

Parmi les classiques de l’époque, on trouve également La Paloma. Le film réalisé en 1944 par Helmut Käutner raconte l’histoire d’un marin qui tombe amoureux d’une fille en travaillant dans les quartiers chauds de Hambourg. Le film s’attire les foudres du ministre de la propagande, Joseph Goebbels, qui l’interdit en raison d’une représentation immorale des femmes allemandes et une mise en image peu héroïque des marins.

Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen (1943) de Josef von Báky est un autre chef-d’œuvre de l’époque. Réalisé sur ordre de Joseph Goebbels pour commémorer le 25e anniversaire du studio cinématographique UFA, le film est doté d’un budget énorme. Les décors somptueux et les effets spéciaux spectaculaires surprennent pour un film réalisé durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré quelques difficultés avec la censure (poitrines nues coupées au montage lors de la diffusion en salle) le film devient le plus gros succès public de la période nazie.

En réalité les vraies réussites du cinéma allemand ont lieu en exil… Ernst Lubitsch, par exemple, devient le spécialiste de la comédie loufoque en mettant en scène des situations surréalistes où fusent les jeux de mots et les personnages extravagants. Par ailleurs, Jeux Dangereux (1942), satire des nazis et de leur idéologie, fait également mouche. De son côté, Michael Curtiz dirige Humphrey Bogart et Ingrid Bergman dans un film qui aujourd’hui encore est connu de tous : Casablanca (1942). Douglas Sirk réalisa plus tard dans les années 50 une poignée de mélodrames aujourd’hui considérés comme des chefs-d’œuvre. Des films comme Tout ce que le ciel permet (1955) ou Écrit sur du vent (1956) influencèrent des réalisateurs comme Rainer Werner Fassbinder, Jean-Luc Godard ou Pedro Almodóvar.

Le réalisateur qui connait cependant le plus grand succès à Hollywood est Billy Wilder. Nominé 21 fois aux Oscars, il emporte sept statuettes sur différents postes (producteur, scénariste et réalisateur). On lui doit plusieurs chefs-d’œuvre, parmi eux : Boulevard du Crépuscule (1950), Témoin à charge 1957) Certains l’aiment chaud (1959).

Sources : filmszene.de

Retrouvez la première partie de ce dossier retraçant le cinema expressionniste :

Une histoire du cinéma allemand, les débuts : le cinéma expressionniste

Mädchen mit Gewalt : un titre racoleur pour un film tout sauf superficiel

À première vue, ce huis clos à ciel ouvert s‘adonne au racolage avec sa scène de viol. Mais il ne faut pas se fier aux apparences car Mädchen mit Gewalt de Roger Fritz n’est certainement pas superficiel.

Mike et Verner sont deux machos tout ce qu’il y a de plus primitifs. Collègues et amis, ils sont cependant rivaux dans le seul domaine qui les intéresse : les filles jeunes et jolies. Dès lors, ils consacrent leur temps libre à attirer l’attention des Munichoises en mini-jupe afin de les emballer et de les consommer, comme de vulgaires objets. Les conséquences ne les intéressent guère. À peine ont-ils conclu une affaire qu’ils se mettent en quête d’une nouvelle : les opportunités sont nombreuses.

Ainsi, après avoir abandonné sur le bord de la route deux jeunes filles qui les barbaient, Mike et Verner rencontrent des étudiants sur un circuit de karting. La cohabitation entre les deux collègues de travail et les intellectuels ne se fait pas sans heurts et Alice intervient pour calmer tout le monde. Dès lors, Mike et Verner jettent leur dévolu sur la jolie et naïve Alice. Sympathique et décontractée, elle correspond parfaitement au genre de filles que les deux machos affectionnent.

Mädchen mit Gewalt conclut une trilogie débutée par Mädchen, Mädchen en 1966 et Häschen in der Grube en 1968, tous réalisés par Roger Fritz et mettant en scène Helga Anders, son épouse à l’époque.

Par ruse, ils parviennent à séparer Alice de ses amis et l’emmènent, en pleine nuit, dans une sablière afin de prendre un bain de minuit. S’attendant à ce que ses amis apparaissent d’un moment à l’autre, Alice n’entrevoit pas le danger. Elle se déshabille et se met à l’eau. Lorsqu’elle comprend que ses amis ne la retrouveront pas, il est trop tard. Et comme le titre du film l’indique, Mike et Verner n’hésiteront pas, s’il le faut, à prendre cette « fille par la violence ».

Parmi les scènes les plus marquantes du métrage, citons celle où, après le viol, Mike dresse à la jeune fille le portrait d’une société d’hommes, protégeant solidairement leurs intérêts. Cynique, il prévient Alice des conséquences si elle décide de porter plainte : Les gendarmes, masculins, voudront connaître tous les détails. Peut-être oseront-ils mettre en doute ses accusations, voire l’accuseront d‘avoir provoqué les événements avec sa jupe fine et courte. Ainsi que sa baignade en tenue d’Eve. Puis, ce sera le tribunal où l’exposition des faits l’obligera à revivre le cauchemar une seconde fois face à des inconnus, ses parents…

Mais le réalisateur ne joue pas la carte du féminisme anti-masculin de base et pousse la réflexion un peu plus loin.

Oublié en Allemagne, Roger Fritz peut pourtant s’enorgueillir d’une carrière peu commune. Il a par exemple été acteur pour Sam Peckinpah (Croix de fer – 1977) et Rainer Werner Fassbinder (Lili Marleen – 1981).

En effet, la position d’Alice est floue. Aguicheuse, elle joue tellement bien la femme-enfant qui fait tomber les hommes qu’on peut se demander si elle ne s’amuse pas à regarder ces deux coqs s’affronter pour ses beaux yeux. Bien sûr, elle s’y brûlera les ailes car ce rôle la prédestinait à être une victime.

Le comportement de Mike et Verner appelle la même réflexion. Très vite, la rivalité bête et méchante, déterminée par une société où prédomine la compétition, apparaît comme seul moteur de leur motivation. Le final du film montre les deux garçons aussi dépités que la jeune fille, découvrant un peu tard les conséquences d’une manipulation dont ils ont également été les objets.

En plus d’être brillamment mis en scène, visuellement superbe et interprété de manière poignante par Helga Anders, Klaus Löwitsch et Arthur Brauss, Mädchen mit Gewalt expose un portrait triste, mais probablement juste, des relations hommes-femmes, basées sur la force, la soumission et la manipulation.

Mädchen mit Gewalt
Allemagne – 1970
Réalisation : Roger Fritz
Interprètes : : Helga Anders, Klaus Löwitsch, Arthur Brauss…

Bande annonce en allemand :

Les oubliés revient sur le déminage des plages danoises à la fin de la Seconde Guerre mondiale

Lorsqu’il s’agit d’évoquer le rôle du Danemark pendant et après la Seconde Guerre mondiale, on évoque plus volontiers les actes de bravoure comme le transfert de 7 200 juifs danois vers la Suède ou les actes de résistance. Certes indéniables, ils ne représentent cependant qu’une part de la réalité…

Petit rappel historique : entre 1942 et 1945, pensant que les alliés allaient débarquer sur les côtes danoises, la Wehrmacht fait poser plus de deux millions de mines. Mai 1945, la Seconde Guerre mondiale se termine et les mines doivent désormais être désamorcées. Pour réaliser cette tâche extrêmement dangereuse, de jeunes prisonniers Allemands sont mis à contribution.

Et pour contourner la convention de Genève qui interdit tout travail forcé pour les prisonniers de guerre, l’armée britannique, avec l’accord du gouvernement danois, décrète que ces prisonniers, tout juste recrutés sur les bancs de l’école, seront bénévoles.

Après avoir récolté de nombreux prix en Europe, Les oubliés fut nominé aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger.

Au final, parmi les 2 000 et 3 000 soldats âgés entre 15 et 18 ans, un millier perdit la vie en nettoyant les côtes de près de 1 402 000 mines.

En racontant l’histoire du sergent Carl Rasmussen et des jeunes Allemands qui, sous son commandement, nettoient les plages danoises, le film de Martin Zandvliet décrit également les humiliations commises par la population et son armée sur les adolescents. Ainsi Les oubliés affiche une image peu glorieuse du Danemark qui se retrouve donc à la place du coupable alors même que le pays s’est trouvé occupé pendant cinq années.

À l’inverse, les Allemands endossent le rôle de victimes. Ces jeunes qui rêvent de rentrer à la maison pour préparer l’avenir et reconstruire le pays passent même pour des héros puisqu’ils risquent leur vie à nettoyer les plages danoises.

Déstabilisant en inversant les rôles, le film nous interroge sur les responsabilités : Si quelqu’un commet un dommage, il doit le réparer. C’est le bon sens. Par conséquent, si quelqu’un a enfoui des mines sous le sable des plages danoises, il est de sa responsabilité de les enlever. Sauf que ce sont des adolescents que l’on a envoyé réaliser cette tâche périlleuse, pas ceux qui ont donné les ordres.

En France aussi des prisonniers Allemands furent réquisitionnés pour déminer les plages malgré l’article 31 de la Convention de Genève. On estime qu’au moins 1 800 d’entre eux périrent.

En montrant les Danois laissé libre court à leur haine dès les premières images du film, Les Oubliés enjoint le spectateur à réfléchir sur la notion de vengeance et de colère. La personne qui hérite de notre haine le mérite-t-elle vraiment ?

Il est quelque peu dommage que le personnage de Rasmussen découvre son erreur à travers des relations prisonniers/surveillants dépeintes de manière convenue et prévisible. Cela dit, les bonnes intentions du départ sont réelles et justifient la vision de ce film à ne pas mettre cependant sous les yeux de tout le monde ; certaines scènes sont en effet particulièrement éprouvantes, en particulier les scènes d’humiliation.

Sources : http://www.cheminsdememoire.gouv.fr, dossier de presse

Les Oubliés
Under sandet
Danemark – 2015
Réalisation : Martin Zandvliet
Interprètes : Roland Møller, Louis Hofmann, Joel Basman…

Bande annonce en VOSTF :

Der Fan d’ Eckhart Schmidt, un film exigeant, entre cinéma d’auteur et d’horreur

À la vue de Der Fan, et en particulier de son final à déconseiller aux âmes sensibles, il n’est pas surprenant que l’Allemagne ait donné naissance à un film comme Nekromantik de Jörg Buttgereit (1987).

Film exigeant, l’oeuvre de Désirée Nosbusch et de Eckhart Schmidt s’inscrit effectivement et pleinement dans une tradition cinématographique européenne empruntant au cinéma d’horreur et au film d’auteur, à l’image d’un Prison de cristal d’Agustí Villaronga (1986).

1982, Ulm entre Stuttgart et Munich. Simone (Désirée Nosbusch) est une adolescente comme toutes les autres. Et, comme toutes les autres, Simone en pince pour une pop star. L’élu de son cœur se fait appeler R (Bodo Steiger), c’est le chanteur le plus en vue du moment.

Après avoir réalisé quelques films érotiques dans les années 60 (Mädchen, Mädchen en 1967, Erotik auf der Schulbank en 1968), Eckhart Schmidt créé un magazine punk, Die Sau (La Truie), dans lequelle écrivent des musiciens marginaux tels que David Byrne, Devo, ou Patti Smith.

Simone ne se passionne pas seulement pour la musique de R, elle est véritablement amoureuse de lui. Elle imagine même être la femme la plus apte à le rendre heureux. Elle lui écrit des lettres mais R ne répond pas.

Un jour, Simone apprend que R est à Munich pour une émission télévisée. Elle laisse tout tomber pour le rencontrer. Et c’est ce qui se produit car R remarque Simone. Il semble même s’intéresser à elle et l’invite dans les coulisses du studio.

À la fin de la soirée, R emmène Simone dans l’appartement d’un ami. Ils ne tardent pas à faire l’amour. Mais peu de temps après, R s’apprête déjà à partir. À ses yeux, Simone n’est qu’une groupie parmi tant d’autres.

1982, c’est l’année où Helmut Kohl arrive au pouvoir. À l’époque, le monde est divisé en deux avec d’un côté les bons à l’ouest et les méchants à l’est. La peur d’une guerre nucléaire est encore palpable et les questions environnementales commencent à émerger.

Dans ce contexte, un nouveau mouvement musical fait son apparition en Allemagne : La Neue Deutsche Welle (Nouvelle Vague Allemande), issue du post-punk et de la new wave, et de laquelle émerge des groupes commerciaux comme celui de Nena qui chante 99 Luftballons.

Mineure lors du tournage, Désirée Nosbusch intentera un procès à la production afin que sa nudité ne soit pas exposée sur les photos d’exploitation du film.

Désirée Nosbusch fait partie de ce changement à la télévision où elle anime une émission. Son insolence ravit la jeunesse de l’époque et agace les adultes. Der Fan est l’occasion pour elle d’asseoir son statut d’enfant terrible. Et en effet, le film défraie la chronique parce que Désirée Nosbusch, mineure à l’époque, dévoile sa nudité une bonne partie du film. Elle participe même à des scènes érotiques.

La carrière de Désirée Nosbusch ne souffrira pas de sa participation à Der Fan. À peine deux années plus tard, elle présentera le Concours Eurovision de la chanson.

En revanche, Der Fan fut torpillé économiquement. Interdit aux moins de 18 ans par la FSK, entité allemande chargée de classifier les films, Der Fan ne pouvait plus toucher le public adolescent qu’il visait. Le marché vidéo ne permit pas non plus au métrage de limiter la casse, puisqu’il fut rapidement interdit d’exploitation. Comme aucune chaîne de télévision ne prit le risque de le diffuser, le film d’Eckhart Schmidt resta longtemps invisible.

Cette mise au pilori s’avère bien regrettable pour un film particulièrement juste dans sa description de l’adolescence à une époque où les fans et leur exubérance représentaient un phénomène de société nouveau,

Dès le début du film, Eckhart Schmidt nous met dans la tête de Simone. Sur une voix-off monotone, elle déclame sa tristesse et décrit sa vie dénuée de sens. Simone traverse l’intégralité du film sans montrer aucune émotion. Elle n‘en suscite d’ailleurs aucune non plus. Simone ressemble à une coquille vide. Cette apathie que Désirée Nosbusch exprime magistralement est absolument terrifiante et évoque l’incompréhension que l’on peut ressentir face à l’impassibilité d‘un adolescent.

Même une fois son rêve réalisé, Simone n’éprouve aucune satisfaction. Elle demeure vide. Finalement, sa fascination pour cette popstar ne cache-t-elle pas une autre frustration ?

Der Fan
Allemagne – 1982
Réalisation : Eckhart Schmidt
Interprètes : Désirée Nosbusch, Bodo Steiger, Simone Brahmann |

Bande annonce (à ne pas regarder avant d’avoir vu le film) :

Unheimliche Geschichten, cinq histoires mettant en scène la Catin, le Diable et la Mort.

Unheimliche Geschichten se compose de cinq histoires, dont le ciment est joliment assuré par la rencontre dans la boutique d’un libraire, de trois singuliers personnages : la Catin, la Mort, le Diable. Tous les trois prennent vie et sortent littéralement des peintures les hébergeant. Dès lors, ils passent la nuit en s’amusant à lire des histoires les mettant en scène.
Dans la première scénette, une femme disparaît sans laisser de trace. L’explication sera-t-elle fantastique ou simplement banale ? Dans le second récit, la main de la victime d’un assassinat réclame vengeance auprès de son meurtrier. La troisième intrigue est inspirée du Chat noir d’Edgar Alan Poe. Dans l’histoire suivante, un commissaire de police infiltre un club privé dans lequel les adhérents, par jeu, risquent leur vie au hasard en tirant une carte. Enfin, dans la dernière scénette, un homme tente de se débarrasser de son rival à l’aide d’une hantise.

La collaboration des trois acteurs qui incarnent la Catin, la Mort, le Diable transcende le film.

La catin est interprétée par Anita Berber. Fille d’un virtuose du violon, elle fit scandale après la guerre à Berlin, que ce soit en raison de sa consommation immodéré de morphine, de ses danses dénudées sur les planches, ou sa propension régulière à changer de partenaires.

Richard Oswald, le réalisateur, la fait débuter au cinéma en 1918 dans ses films de mœurs (Die Prostitution, Das Tagebuch eines Verlorenen – Dida Ibsens Geschichte). Sa silhouette fragile, son visage d’enfant et son attitude frivole titille l’imagination du public masculin. Et avec Conrad Veidt et Reinhold Schünzel, elle forme un trio infernal du cinéma Weimarien. Pour Unheimliche Geschichten, elle démontre ses qualités de danseuse, qu’elle dévoile à nouveau en 1921 dans Dr. Mabuse – der Spieler de Fritz Lang.

À la fin des années 10, Richard Oswald invente même un genre en mettant au centre de ses récits les problèmes de mœurs de l’époque comme la prostitution. Opérettes, comédies, adaptations de classiques enrichissent également la filmographie de ce réalisateur qui émigra aux USA, sans cependant y rencontrer le succès.

La Mort est quant à elle interprétée par Conrad Veidt. Grand, mince, les yeux sombres et enfoncés dans leurs orbites, il jouait, comme pour Unheimliche Geschichten, les marginaux, ce qui ne l’empêcha pas d’être une icône de son époque. Il débute au cinéma dans Der Weg des Todes de Robert Reinert en 1916. Puis, l’année suivante, débute une longue et fructueuse collaboration avec Richard Oswald pour lequel il développe une façon de jouer très démonstrative en incarnant des personnages démoniaques et sombres. C’est ainsi qu’il deviendra Cesare le somnambule manipulé par le Dr. Caligari en 1920 dans le film de Robert Wiene.

Au milieu des années 20, Anita Berger investi la scène dans un spectacle qui fait sensation dans toute l’Europe, avant de décéder de la Tuberculose en 1928.

Le visage maquillé de blanc, Reinhold Schünzel incarne un Méphisto, digne du Faust de Goethe. Et au fil des histoires, il incarne des citoyens au bord de la folie et du meurtre. L’acteur, qui avait débuté au cinéma en 1916, avait l’habitude de ces rôles où il était d’ailleurs cantonné. Sa carrière riche de 130 films continua jusqu’à la fin des années 20. Beaucoup d’entre eux sous la direction de Richard Oswlad, en particulier ses films fantastiques et policiers.

Deux genres qui deviendront justement les genres de prédilection de Richard Oswald qui avait débuté sa carrière en 1915 avec Das Unheimliche Zimmer, le troisième film d’une saga dédiée à Conan Doyle. Avec Unheimliche Geschichten Richard Oswald allait ouvrir une nouvelle voie pour le Septième Art en privilégiant l’étrange.

La réussite de ces histoires singulières passe également par des moments clés rehaussés par la mise en scène. Comme lorsque le chat noir s’extrait de son piège où lorsque l’horloge indique au protagoniste les secondes qui lui restent à vivre après qu’il ait tiré la mauvaise carte dans un jeu de vie ou de mort. Dans ces passages, Unheimliche Geschichten démontre sa capacité à créer du suspens, mais également à surprendre avec des retournements de situation de dernière minute.

Unheimliche Geschichten
Allemagne – 1919
Réalisation : Richard Oswald
Interprètes : : Anita Berber, Conradt Veidt, Reinhold Schünzel…

 

Casimir le coucou à l’attaque du surendettement

Casimir le coucou est une comédie pornographique allemande datant de 1977, réalisée par Hans Billian. Il s’agit d’un des classiques du genre Outre-Rhin, diffusé à l’époque dans le circuit des Bahnhofskinos (salles de cinéma adossées aux gares et dans lesquelles les spectateurs s’engouffraient en attendant leurs correspondances).

Casimir est huissier de justice et fait de son mieux afin que les jolies créancières puissent s’acquitter de leurs dettes. Ainsi, il leur propose de participer à des enchères au terme desquelles elles mettent à disposition leur corps lors d’orgies mémorables.

Lors de l’essor de la vidéo, Patricia Rhomberg commença à avoir des scrupules et arrêta la pornographie pour reprendre son métier d’origine, assistante médicale.

Mme Larissa Holm et sept autres femmes rencontrées par Casimir, acceptent avec joie l’offre pleine de bon sens du petit fonctionnaire puisqu’elle leur permet de s’acquitter de leurs dettes tout en y prenant du plaisir.

Tout se serait donc passé à merveille si le mari de Larissa n’avait pas trouvé le papier sur lequel la jeune femme avait écrit l’adresse de la petite surprise-partie. L’époux jaloux déboule pendant l’orgie et surprend Larissa forniquant avec deux hommes. Furieux, il porte plainte contre l’huissier de justice.

Heureusement, Casimir parvient à convaincre la juge du bien-fondé de ses intentions. Casimir est finalement relaxé, non sans avoir transformé le procès en orgie salvatrice.

Après avoir travaillé sur les scénarios de la Constantin, Hans Billian est parti en Suède réaliser des loops (courts-métrages pornographiques destiné aux cabines de sexshop), avant de revenir en Allemagne et de participer à la révolution sexuelle sur grand écran.

Casimir le coucou bénéficie d’un charme rétro typique des années 70 que ce soit au niveau de la décoration intérieur, des costumes, ou des coiffures.

La vague de liberté sexuelle et une posture certaine contre la société de consommation imprègne également chaque image du film.

Par exemple, les hommes qui participent aux enchères ne sont pas dépeints de manière négative, à l’inverse de l’époux de Larissa. Après avoir fait irruption tout en colère pendant l’orgie qui suit les enchères, le rabat-joie met un terme à la fête, tente de nuire à Casimir en l’assignant en justice, prive sa femme de plaisir. Le film s’inscrit ainsi dans la mouvance féministe et de libération sexuelle suggérant le droit des femmes à disposer de leurs corps.

Sepp Gneissl qui incarne Casimir, quitta le théâtre pour les films érotiques et pornographiques dans les années 70 et 80. Plus tard, il continua sa carrière en jouant dans des séries pour la télévision et comme doubleur.

L’attaque contre la société de consommation est également évidente, elle qui incite au surendettement. Plutôt que de saisir des télévisions ou des manteaux de fourrures, Casimir essaye simplement de mettre un peu d’humain dans des logiques purement mercantiles. Il s’oppose ainsi au mari de Larissa qui ne dispose que de biens de consommation pour rendre sa femme heureuse.

Dans ce film d’amour, comme dirait Gérard Kikoïne, les actrices sont très jolies, mais Patricia Rhomberg domine largement le casting. L’actrice autrichienne venait de participer l’année précédente au classique Insatiable Joséphine (Josefine Mutzenbacher – Wie sie wirklich war), également réalisé par Hans Billian, son compagnon à l’époque. Hans Billian est l’un des plus célèbres réalisateurs de films pornographiques Outre-Rhin. Il pratiqua le genre du début des années 70 jusqu’aux années 90.

Rempli d’idées drôles et coquines (comme le ticket de saisie apposé sur le fessier de ces dames), Casimir le coucou est un film inventif et poétique, féministe, abordant le sexe d’une manière ludique et joyeuse, et s’oppose à un capitalisme aliénant et restrictif.

Kasimir der Kuckuckskleber
Allemagne – 1977
Réalisation : Hans Billian
Interprètes : : Sepp Gneissl, Patricia Rhomberg, Jane Iwanoff, Karl-Heinz Thomas…

Un DVD disposant d’une version française est disponible en Allemagne.

L’année du Chat, un thriller spectaculaire

La première réplique du film L’Année du Chat donne le ton : Dans deux heures, en bas (dans la rue), ce sera la guerre.

Rythmé, comportant de nombreux rebondissements, soigné et élégant, L’Année du Chat est un film majeur dans l’histoire du cinéma allemand qui, jusqu’alors (et même jusqu’à ce jour), est et reste pauvre en matière de films d’action.

De sa chambre au sixième étage d’un hôtel situé à Düsseldorf au milieu d’un complexe d’affaires moderne, le gangster Probek dispose d’une vue imprenable sur la rue, et plus particulièrement sur la banque, celle dans laquelle ses comparses se sont repliés avec des otages qu’ils ne libéreront qu’en échange d’une rançon de trois millions de Deutsch Mark. Bien placé, Probek renseigne ses complices sur les opérations menées à l’extérieur par la police qui dispose donc d’une longueur de retard. Et Probek dispose encore d’un atout supplémentaire… Sa maîtresse, Jutta Ehser est également l’épouse du directeur de la banque.

L’Année du chat a obtenu le grand prix du Festival du film policier de Cognac en 1988.

Avec sa prise d’otages, le siège établi par la police et son lot de rebondissements à la limite de l’absurdité, L’Année du Chat évoque évidemment Un Après-midi de Chien de Sidney Lumet (1975). Cependant, le film s’inscrit également dans la droite lignée de film Neo-Noir comme Body Heat (1981) de Lawrence Kasdan, No Way Out (1987) de Roger Donaldson ou encore Contre toute attente (1984) de Taylor Hackford, ainsi que le cinéma d’Alain Corneau, Jean-Pierre Melville ou Bertrand Tavernier.

Cependant, L’Année du Chat ne se contente pas de se nourrir de ses influences ; il apporte également sa pierre à l’édifice. Ainsi, à l’inverse de Sonny (Al Pacino dans le film de Sidney Lumet), Probek ne subit pas les événements. Du haut de son hôtel, il tire les ficelles. L’intelligence du scénario de Christoph Fromm et Uwe Erichsen, ainsi que la maîtrise de la mise scène de Dominik Graf, est de rendre la tension véritablement palpable lorsque la stratégie de Probek s’effondre. Lentement émerge le passé trouble qui lie Probek à son complice embusqué dans la banque. Puis c’est Jutta qui dévoile son jeu et s’impose alors comme femme-fatale.

La loyauté et la confiance, concepts nécessaires à la bonne marche de l’entreprise, s’effacent alors. Les trois principaux protagonistes pourtant totalement dépendant les uns des autres commencent alors à vouloir tirer leur épingle du jeu. La trahison remplace dès lors les beaux sentiments du début.

L’Année du Chat peut s’appuyer sur une interprétation impeccable, des personnages justement dessinés et au développement cohérent.

Seules peut-être les scènes d’action paraissent peu crédibles parfois.

Le Neo-Noir est un genre apparu au début des années 80 dont les films perpétuaient la tradition du film noir classique : un personnage emprisonné dans des situations, acculé à des décisions désespérées. Les thèmes privilégiés du genre sont le crime, l’infidélité, la trahison, la jalousie et le fatalisme.

Malgré le prix de la meilleure réalisation décerné par l’académie du cinéma allemand, ainsi qu’un succès public conséquent, L’Année du Chat ne fit pas école Outre-Rhin. Dominik Graf, son réalisateur (auteur en 2014 des Sœurs Bien-aimées), n’est pas tendre d’ailleurs avec le modèle de production du cinéma et de la télévision Allemande, incapable d’enfanter autre chose que des comédies et films d’auteurs ennuyeux. Durant sa carrière, Dominik Graf a dû s’adapté au système en faisant des compromis. Parfois, il a été capable d’éclairs de génie comme ce fut le cas avec cet Année du Chat.

À l’époque, Götz George âgé de 49 ans revient au cinéma qui l’avait boudé à la fin des années 60. Auparavant, il s’était imposé à la télévision dans la série Tatort où il incarnait Schimanski, un inspecteur aux méthodes rudes. Dans L’Année du Chat, il est tout aussi dynamique et rude mais passe de l’autre côté de la loi en incarnant le gangster Probek. Retrouvez-notre article dédié à cet acteur culte ici : http://thrillerallee.com/gotz-george-mythe-schimanski/

L’Année du Chat
Allemagne – 1988
Réalisation : Dominik Graf
Interprètes : : Götz George, Gudrun Landgrebe, Joachim Kemmer, Heinz Hoenig, Ralf Richter, Ulrich Gebauer, Sabine Kaack, Heinrich Schafmeister

Bande annonce en allemand :

Notre article consacré à Götz George :

Götz George et le mythe Schimanski

Une histoire du cinéma allemand, les débuts : le cinéma expressionniste

Contexte cinématographique

Durant la période du muet, les films circulaient plus facilement entre les pays car ils ne subissaient pas la barrière de la langue. À cette période, le cinéma allemand en profita grandement et exerça une importance considérable sur le septième art, autant sur le fond que sur la forme. Et cette influence ne se limitait pas aux films uniquement ; l’acteur Emil Jannings était une star mondiale qui remporta le premier Oscar pour son interprétation dans Crépuscule de gloire (1928).

Économiquement, l’industrie du cinéma allemand était soutenue durant les années 20 par la faiblesse du Deutsch Mark. L’achat, c’est-à-dire l’importation de films, était donc onéreuse. En revanche, grâce à une monnaie faible, il s’avérait peu coûteux de produire des films, ce qui permit à l’UFA, le principal producteur outre-Rhin, de se développer et de prospérer. Près de 600 films étaient produits chaque année ; l’un des réalisateurs le plus actif était Ernst Lubitsch.

Der Student von Prag

Contexte historique

Parallèlement, l’Allemagne connut une période trouble, marquée par de nombreuses tensions politiques (putsch et révolte communiste en mars 1920, assassinat politique en 1922…) et de grandes difficultés économiques (hyperinflation due au maintien des salaires à des grévistes assuré par l’État pour empêcher la prise de contrôle d’usines bavaroises par la France et la Belgique).

À la suite de la Première Guerre mondiale, l’insécurité et les craintes vis-à-vis de l’avenir sont alors palpables.

Or, le fantastique est un vecteur pertinent pour dépeindre la peur et la terreur, tout en permettant par la même occasion une forme d’évasion.

En parallèle, depuis le début du XXe siècle et en particulier en Allemagne, un courant artistique apparut : l’expressionnisme. Dans leurs œuvres, les artistes expressionnistes inspiraient au spectateur une réaction émotionnelle, souvent fondée sur des images angoissantes, afin d’exprimer la vision pessimiste qu’ils avaient de leur époque.

C’est donc naturellement que cette époque connut une émergence du fantastique, profondément marqué par l’expressionnisme.

Définition

Au cinéma, l’expressionisme fut marqué par une représentation non réaliste du monde, avec des perspectives fausses, dissonantes, qui mettent en évidence l’étrange. La marque de fabrique du cinéma expressionnisme allemand est un éclairage non uniforme, des décors stylisés réalisés en studio et des perspectives de caméra non conventionnelles.

Deux principaux protagonistes du cinéma expressionniste

Parmi les réalisateurs les plus importants du genre, citons F.W. Murnau qui livre le premier film de vampire du cinéma en 1922 avec Nosferatu le vampire, une symphonie de l’horreur. Deux années plus tard, Murnau thématise la peur du chômage et de la chute sociale avec Le dernier des hommes. Après son adaptation de Faust en 1926, de nouveau avec Emil Jannings (dans le rôle de Méphisto), Murnau quitte l’Allemagne pour les États-Unis où il débute sa carrière américaine avec L’Aurore (1927), qui s’avère un échec financier. Le film remporte cependant trois Oscars. Aujourd’hui, il est considéré comme l’un des films les plus importants de la période du muet. Malheureusement, l’échec financier du film coûta à Murnau sa liberté artistique et il décéda en 1931 dans un accident de la route sans avoir tourné d’autres films majeurs.

Nosferatu

Le plus connu des réalisateurs de l’expressionnisme allemand est sans conteste Fritz Lang qui, en 1927, met en scène le film le plus important de son époque : Metropolis. Un autre apport important est Le docteur Mabuse tourné en 1922. Avec ce film, d’une durée totale de près de 5 heures (ainsi que la suite Le testament du docteur Mabuse en 1933), Fritz Lang a créé un génie du crime particulièrement saisissant. Il y dépeint deux principes utilisés par les nazis : la manipulation des masses et la négation de l’individualité. En 1931, il met en scène M le maudit avec Peter Lorre, l’un des derniers chefs-d’œuvre de cette importante époque du cinéma allemand. Sans dérobade, il montre à quoi ressemble l’état d’esprit de la population allemande qui s’apprêtait alors à se livrer de bon gré à la dictature nationale socialiste. Après s’être exilé en France, Fritz Lang émigra aux USA où il connut une carrière retentissante. Son style expressionniste et sa vision pessimiste du monde trouvèrent un débouché dans le Film Noir dont il réalisa certains classiques : La Rue rouge (1945) et Règlement de comptes (1953).

Les incontournables du cinéma expressionniste

Le précurseur du cinéma expressionniste est L’Étudiant de Prague. Dans son film réalisé en 1913, Paul Wegener posa les bases du cinéma expressionniste qui se développa dans les années 20 et qui influença durablement le cinéma par la suite. L’utilisation, pour l’époque, d’effets spéciaux extraordinaires, permirent également de démontrer le potentiel offert par le cinéma ; l’apparition en double et dans le même plan d’un personnage marquait la différence entre ce nouveau média et le Théâtre. Paul Wegener affirma son style avec Golem (1915), sa suite Der Golem und die Tanzerin (1917) et son remake Der Golem (1920).

Le Cabinet du docteur Caligari est le premier véritable film expressionniste. Réalisé par Robert Wiene en 1920, le film, qui définit l’expressionnisme allemand, joue avec le public et le laisse constamment dans l’incertitude concernant la véracité des faits qui lui sont contés : sont-ils réels ou nés de l’imagination ? La présence d’un rebondissement final, artifice inédit à l’époque, les décors bizarres et asymétriques qui illustrent l’atmosphère cauchemardesque du film, ont grandement conditionné le cinéma.

M le maudit

Premier film de vampire, et même premier film d’horreur, Nosferatu le vampire (1922) est l’adaptation officieuse du roman de Bram Stoker Dracula. Même s’il se permet quelques trouvailles comme le fait que les rayons du soleil sont mortels pour les vampires, le film de F.W. Murnau reste très fidèle au roman Dracula, au point que la veuve du romancier porta plainte pour plagiat et exigea que les copies soient détruites. Heureusement, quelques-unes survécurent et permirent de démontrer à quel point le film influença le genre, en particulier dans la représentation du vampire.

En 1924, Le Dernier des hommes avec Emil Jannings, également réalisé par F.W. Murnau, révolutionne la façon de filmer, jusqu’alors plutôt statique. En effet, dès la première scène du film, la caméra emmène les spectateurs dans le dédale des couloirs d’un hôtel. Pour réussir cet exploit, Karl Freund avait posé sa caméra sur un vélo.

Comme Metropolis (1927) aborde lui-même de nombreuses thématiques de la SF (la ville industrialisée, l’androïde, le savant fou, les télécommunications, la hiérarchie sociale…), son influence sur le cinéma de science-fiction est incommensurable. Le film reflète aussi les peurs de l’époque et en particulier celles de la classe ouvrière. Sa dépendance aux machines a deux conséquences qui sont incarnées par le cyborg Maria : la déshumanisation et la perte de la personnalité. En parallèle, le film reflète la décadence de cette décennie dorée que sont les années folles et l’amoralité des bourgeois : pendant que les travailleurs débutent sans espoir leur révolte, Maria danse et s’amuse dans une boîte de nuit et encourage les autres invités à regarder par la fenêtre pour voir le monde s’écrouler en restant les bras croisés. Cependant, le film se termine de manière positive avec le rapprochement des deux classes : « Le cœur doit être un médiateur entre le cerveau et les mains » dixit le film.

Metropolis

Citons également Les Trois Lumières de Fritz Lang (1921) et Le Cabinet des figures de cire de Paul Leni (1922) parmi les films marquants de cette époque.

Héritage

Metropolis, le film le plus coûteux de la période du muet, est l’un des derniers films expressionnistes mais également l’un des premiers films de science-fiction dont La Guerre des Étoiles et Blade Runner sont les successeurs.

Auparavant, l’expressionnisme aura grandement influencé le cinéma fantastique américain durant les années 30 et le Film Noir durant les années 40 et 50.

Sources : www.filmszene.de

Notre article consacré au Cabinet du docteur Caligari

Le Cabinet du docteur Caligari : Les déambulations contrôlées du somnambule Cessare comme symboles de l’Allemagne d’après-guerre.