Faites connaissance avec Ulli Lommel, protégé de Rainer Werner Fassbinder, dans le numéro 37 de Sueurs Froides


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Haytabo (1971) – le Woodstock de Ulli Lommel


Allemagne - 1971 - Ulli Lommel, Peter Moland
Titres alternatifs : Falscher Verdacht
Interprètes : Eddie Constantine, Katrin Schaake, Uschi Obermaier, Rainer Langhans, Hannes Fuchs, Herbie Berger, Rainer Werner Fassbinder...

Ulli Lommel réalise en 1971 Haytabo pour lequel il reçoit le soutien de la bande à Rainer Werner Fassdinber. Mais pas seulement puisque participe également Eddie Constantine, que Jean-Luc Godard avait fait figurer quelques années plus tôt dans son Alphaville. Doté de tout juste vingt mille Deutsch Mark, soit 10 mille euros, sans aucun scénario sur lequel s’appuyer, juste une idée et un message à transmettre, avec seulement deux heures de pellicule à disposition, ce qui exclue d’envisager une seconde prise lors du tournage, Ulli Lommel et son équipe livrent quelque chose qui prend des allures de film d’auteur. Si tous les films d’auteur ne sont pas à mettre dans le même panier, celui-ci est de la trempe de ceux qui rebuteront le grand public, malgré l’intrigue qui rappelle de bons vieux films de SF des années 50 et 60…

Un biochimiste met la main sur les fragments d’une formule permettant d’élaborer un médicament garantissant l’immortalité. Pour compléter la méthode, le savant décide de retrouver le scientifique afin de le rencontrer. Tout de go, et avec l’aide d’un extra-terrestre, il se rend dans le passé, au XIXe siècle, à l’époque où vivait l’érudit.

Au bout des 75 minutes que composent Haytabo, on constate que la principale réussite du film est à mettre au crédit de Lothar E. Stickelbrucks. Le directeur de la photographie livre effectivement de beaux tableaux de la campagne bavaroise en hiver, lui qui, quelques années plus tard, capturera les images de l’un des films les plus tabous du cinéma : Jeux interdits de l’adolescence (Maladolescenza – 1977).

Haytabo, pour sa part, exprime d’abord la fascination qu’exerce le 7e art auprès de certains de ses auteurs. Comme Jess Franco, il y a chez Ulli Lommel ce besoin frénétique de filmer tout le temps à tout moment. La différence avec d’autres, comme Bruno Mattei pour ne pas le citer, c’est l’absence de velléités commerciales. Car, effectivement, Ulli Lommel n’a rien d’un opportuniste. La preuve en est que son film est sorti… nulle part.

Ulli Lommel débute comme acteur à la télévision en 1962. Après quelques rôles, dont celui d’un amant adolescent dans Fanny Hill (1964) de Russ Meyer, il rencontre Rainer Werner Fassbinder en 1969. Celui qui est en passe de devenir l’un des plus importants metteurs en scène du cinéma allemand lui offre un rôle principal dans L’amour est plus froid que la mort (1969), dont la production ne sera rendue possible que par le propre engagement financier de Lommel.

C’est le début de nombreux travaux en commun. Par exemple, toujours pour Fassbinder, Ulli Lommel coproduit le mélodrame sudiste Whity (1971) et continue de figurer régulièrement devant sa caméra comme dans Prenez garde à la sainte putain (1970) ou Roulette chinoise (1976). Fassbinder fait d’ailleurs également une courte apparition dans Haytabo, quelques minutes qu’il emploie à philosopher…

Car, comme Jess Franco, la frénésie de tourner n’est pas gratuite chez Lommel, et s’accompagne souvent de la volonté de partager une idée. Ici, le professeur vieillissant effrayé par l’idée de se rapprocher de la mort, va finalement découvrir la conscience de sa propre existence et de l’importance de jouir du moment présent. Ulli Lommel livre ainsi une leçon bien ancrée dans son temps avec ses protagonistes babacools portant des pantalons à pattes d’eph. Parmi eux, on reconnaîtra Uschi Obermaier, sex-symbol de la génération 68, ainsi que Katrin Schaake épouse de Ulli Lommel et qui fera également partie de la troupe de Rainer Werner Fassbinder.

Tous donnent une jolie leçon de vie à ce vieux monsieur, courageusement incarné par Eddie Constantine. Comme son personnage, l’acteur craignait la mort qui, finalement, ne l’emportera que bien plus tard, en 1993. Le comédien s’investit entièrement, acceptant même d’égratigner son image d’agent secret suave hérité de ses premiers rôles en acceptant de se prendre une torgnole bien placée qui l’envoie à l’hôpital. Et lorsque le protagoniste accepte d’envisager sa propre mort et de vivre l’instant présent, s’ensuit une scène durant laquelle il bat, euphorique, la campagne. Cette fois-ci, c’est l’acteur qui n’est pas loin de se ridiculiser en étant filmé dans un état second un peu louche.

Malgré les bonnes intentions, avouons que les conditions de tournage et limitations financières auront eu raison de certaines ambitions artistiques de la bande et les moins indulgents, désabusés, ne manqueront pas de fréquemment secouer la tête de gauche à droite…

Et ce, dès le départ… Ainsi, le métrage débute par un générique d’une durée de près de quatre minutes sur un plan fixe du profil d’Eddie Constantine. Une entame qui passe tout de même assez vite, grâce à la sublime musique de Deep Purple employée pour l’occasion. En revanche, les soixante secondes suivantes s’avèrent déjà plus indigestes en se contentant d’un lent zoom sur le toit d’un bâtiment. Quant aux trente secondes qui suivent, elles montrent, quant à elles, le professeur regarder dans son microscope sans que l’on sache franchement quoi… En fin de compte, les cinq premières minutes annoncent plutôt bien la suite.

Pourtant, quand arrive la fin, un très beau coucher de soleil accompagné par la jolie chanson Love Song d’Elton John, on se dit que les 75 minutes qui composent le film sont finalement passées assez rapidement. Sauf qu’en réalité, il ne s’agit pas du générique du fin… En effet, il reste encore 25 minutes. C’était juste un coucher de soleil filmé pour illustrer, subito, le propos que la vie est belle et qu’il faut savoir jouir de choses simples. Véritables intentions d’auteur ou juste mauvaise foi pour rallonger la sauce et atteindre la durée convenable d’un long métrage… Hum, qui sait, un peu des deux peut-être ?


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Article signé André Quintaine
D'origine allemande et passionné de cinéma de genre,
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