Berlin la nuit, en temps réel : Victoria de Sebastian Schipper

Berlin la nuit, en temps réel : Victoria de Sebastian Schipper, c’est 140 minutes dramatiques tournées en une seule prise, sans la moindre coupure.

Depuis Cours, Lola, Cours (1998), aucun autre film allemand n’avait autant suscité de réactions et d’intérêt. En effet, Victoria a été vendu dans 60 pays et a remporté de nombreux prix dont pas moins de six Lolas, l’équivalent allemand des Oscars.

Tard dans la nuit et après un dernier schnaps, Victoria, une jeune Espagnole (Laia Costa) quitte une discothèque et rencontre une bande de quatre Berlinois pur jus, à la grande gueule et un peu lourds : Sonne (Frederick Lau), Boxer (Franz Rogowski), Blinker (Burak Yigit) et Fuß (Max Mauff). Esseulée et frustrée par une certaine monotonie depuis qu’elle est arrivée à Berlin, Victoria se est séduite par la bonne humeur des quatre larrons et se laisse convaincre de partir en vadrouille avec eux. D’autant plus qu’ils sont très attachants, en particulier Sonne avec lequel il pourrait peut-être, éventuellement, se passer quelque chose. C’est alors qu’elle apprend qu’ils ont quelque chose de prévu…

Comme touché par la grâce, le film Victoria transporte ses spectateurs dans une aventure inoubliable. Sans aucun montage, durant une seule prise, sans effets tape-à-l’œil, une bande de jeunes paumés berlinois et une fille espagnole nous emmènent à travers le centre-ville de Berlin pour une nuit marathonienne se déroulant dans 22 endroits aussi inconcevables que des caves, des toits, des ascenseurs, des voitures, des appartements bien sûr, mais aussi les rues du centre-ville de Berlin.

L’argent était suffisant pour trois essais, pas plus.

En avril 2014, Sebastian Schipper et son équipe ont par trois fois tourné le film complet. Une semaine sépare le tournage de chaque version durant laquelle l’équipe a analysé ce qui fonctionnait et ce qui était à améliorer.

Né en 1968 à Hannover, Sebastian Schipper œuvre en tant que réalisateur mais aussi en tant qu’acteur. Devant la caméra, il a travaillé avec Sönke Wortmann, Tom Tykwer, Romuald Karmakar et Anthony Minghella. Derrière la caméra, il signe son premier film en 1999, Absolute Giganten.

Dans la première version, par exemple, un médecin apparaît à la fin du métrage. Comme son intervention n’avait pas d’incidence sur l’issue et n’apportait que des questions inutiles, cette version fut mise de côté. L’acteur, Ernst Stötzner a ainsi vu sa participation à ce qui va certainement devenir un classique du cinéma allemand purement et simplement supprimée.

Dans la seconde version, il y a une scène durant laquelle la caméra suit Victoria dans la rue. Soudain, une camionnette de livraison apparaît, puis un, deux, trois passants… car la municipalité avait refusé de fermer la rue à la circulation. Même si ces quelques passants n’auraient pas non plus ruiné le film, il est néanmoins certain que leur présence banalise l’action, annihile le suspens.

Dans la troisième version, Victoria est seule dans la rue, ce qui permet de maintenir la tension jusqu’aux ultimes secondes. Tout peut alors encore se passer, comme une intervention des forces de l’ordre, par exemple.
Après les deux premières versions, toute l’équipe était consciente que la troisième devait être la bonne car il n’y aurait pas eu d’argent pour une quatrième version. L’objectif de tourner le film en une seule prise n’aurait alors pas été atteint. Pour autant, tout ne s’est pas non plus déroulé comme prévu.

L’improvisation comme tremplin pour se surpasser

S’il ne faut pas surestimer l’apport de « la prise en une fois », il ne faut pas non plus la sous-estimer. Ce que cet exploit du plan séquence a apporté à Victoria, c’est la prise de risque, l’improvisation, l’obligation de trouver des solutions in extremis en dehors du cadre tranquille d’une organisation de tournage bien rodée.

Victoria propose une aventure véritablement filmée et livrée au spectateur en temps réel, contrairement à Enter the Void de Gaspar Noé et Birdman d’Alejandro González Iñarritus qui simulaient la narration de leur histoire en temps réel.

Dans la troisième version, aux deux tiers du film, lorsque Victoria et ses amis sont euphoriques sur la piste de danse, les garçons perdent par inadvertance les armes à feu dont ils auront besoin par la suite dans le scénario Une assistante se rend compte que les armes traînent sur la piste et les donne à Victoria lorsque la bande quitte la discothèque. Visible à l’écran, cette imperfection ne nuit cependant pas au film. Et de toute façon, il aurait été impossible d’arrêter purement et simplement le tournage sans compromettre les contraintes et objectifs que l’équipe s’était donnés.

Victoria, une petite pépite livrée aux spectateurs

Dans les deux premières versions, la seule raison pour laquelle les garçons voulaient braquer une banque était l’argent. Ce n’est que pour la troisième version qu’a été ajouté le fait que Boxer ait une dette envers un malfrat. Cette intrigue supplémentaire a une incidence importante sur l’âme même du film car Victoria devient par cet ajout un film sur la solidarité, le don de soi.

« Nous sommes en quête de perfection car la Nature est un impitoyable adversaire pour notre survie. Mais maintenant, nous aimons la Nature et le monde digital devient notre ennemi car il nous rend fou. Cela me plaît que ce soit avec une caméra digitale que nous ayons un peu dérangé cette perfection ». Sebastian Schipper

Ces deux notions, la solidarité et le don de soi, ont également permis au film d‘aboutir car il fallait sans doute une certaine abnégation pour réussir l’exploit de faire un film en une seule prise de 140 minutes. C’est l’un des éléments qui fait de Victoria non pas un bon film, tourné dans le cadre sécurisant d’un plan de tournage, mais un véritable diamant du cinéma.

Victoria
Allemagne – 2015
Réalisation : Sebastian Schipper
Interprètes : : Laia Costa, Frederick Lau, Franz Rogowski, Burak Yigit, Max Mauff, André Hennicke…

Bande annonce en allemand (à éviter si vous n’avez pas encore vu le film) :

Sources :
Zeit Online
Welt
Tagesspiegel