Le Troisième Sexe : Luxure, débauche, homosexualité et proxénétisme dans l’Allemagne de la fin des années 50

Pendant la dictature nationale-socialiste, le réalisateur Veit Harlan, protégé de Goebbels, a été responsable d’un grand nombre de films de propagande. On lui doit par exemple Le Juif Süss (1940), film antisémite, grand succès international qui, en France, est acclamé par la presse collaborationniste, provoque des violences antisémites et fait l’objet d’attentats à la bombe. Pour ce film, Veit Harlan reçoit le Lion d’Or à la Mostra de Venise ainsi que les salutations des critiques et d’un jeune Michelangelo Antonioni qui voit dans le film la rencontre réussie entre l’art et la propagande.

Plus tard accusé de complicité dans le génocide, Harlan se défend en expliquant avoir réalisé ses films sous la contrainte. Finalement acquitté en 1950, il continue de mettre en scène. Ses films d’après-guerre suscitent peu d’intérêt, en dehors du provocant Troisième Sexe réalisé en 1957. Le film montre comment une mère sauve son fils de l’homosexualité en encourageant la fille au pair qu’elle loge de coucher avec lui. Ses bonnes intentions sont cependant mal interprétées par la justice qui considère son stratagème comme une forme de proxénétisme…

Il existe deux versions du Troisième Sexe. La première mouture sort sous le titre Das dritte Geschlecht (Le troisième sexe). Elle est censurée par le système de contrôle allemand qui fait supprimer des scènes et en tourner de nouvelles. La nouvelle variante est titrée Anders als Du und Ich (Différent de toi et moi). Elle diffère de la première version au point que le film devient carrément anti-homosexuel, ce qui a provoqué la protestation des associations de défense des homosexuels.

Pour autant, il serait erroné de croire que la première version est plus bienveillante envers la condition homosexuelle. Pour preuve, il convient d’évoquer le personnage de l’expert en art Boris Wikler qui mène le jeune héros du film à la débauche. À la fin de la première version, il doit quitter l’Allemagne. Dans la seconde version acceptée par le système de contrôle allemand, il est embarqué par la police. Dans tous les cas, son sort est peu enviable. Veit Harlan ne défend donc pas la cause homosexuelle.

En réalité, la cause homosexuelle sert avant tout à montrer la tyrannie exercée par une morale archaïque dans l’Allemagne de la fin des années 50. La luxure et l’adultère sont inscrite dans la loi et passible de prison ferme. En fin de compte, l’objet du film, contesté par le système de contrôle allemand, est de démontrer que les règles peuvent aboutir à la condamnation d’une mère, même si celle-ci est animée des meilleures intentions du monde puisqu’il s’agit de sauver son fils de l’homosexualité (comme s’il s’agissait d’une aberration qu’il fallait corriger).

Sans le vouloir, Le Troisième Sexe s’avère très actuel lorsqu’il décrit les mécanismes de mise en place de contrôles répressifs par nos sociétés… En effet, comme les parents de Klaus sont consternés d’être accusés de proxénétisme, ils s’insurgent contre les lois abusives qui ont condamnés leurs actes. Cette prise de conscience n’engendre pas des législations moins restrictives, bien au contraire. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer le débat sur l’IVG : il y a trop d’IVG parce que la loi permet trop facilement d’y faire appel, donc, interdisons l’IVG. Ainsi, Le Troisième Sexe ne milite pas pour moins de morale, mais pour une moralisation des orientations sexuelles amenant, au final, à condamner l’homosexualité.

Le stratagème abracadabrantesque imaginé par la mère (changer l’orientation sexuelle de son fils en débauchant la fille au pair qu’elle loge sous son toit), Klaus remis dans le droit du chemin après une seule nuit d’amour et évoquant dès le lendemain matin le mariage, la caricature du riche homosexuel cultivé débauchant les jeunes hommes ingénus avec des combats de lutte, tout comme la peinture abstraite et la musique d’avant-garde comme art dégénéré sont autant d’invraisemblances qui font du Troisième Sexe un met de choix pour les fans de nanars. Déjà, à l’époque, le film ne fit pas illusion… Peu crédible, sa trame scénaristique lui a assuré un échec cinglant en salle.

Le choix du titre est un pied de nez à la commission de censure. En effet, le titre est emprunté à un film muet de 1919 qui réclamait ouvertement la suppression de l’article 175 du code pénal allemand qui punissait l’amour entre personne du même sexe.

Source : Grün ist die Heide

Anders als du und ich (§ 175) Allemagne – 1957 Réalisation : Veit Harlan Interprètes : Christian Wolff, Paula Wessely, Paul Dahlke, Marcel André, Paul Esser, Otto Graf