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La Fille au vautour (1940) – Les montagnes hallucinées du Tyrol


Allemagne - 1940 - Hans Steinhoff
Titres alternatifs : Die Geierwally
Interprètes : Heidemarie Hatheyer, Leopold Esterle, Eduard Köck, Sepp Rist, Winnie Markus, Hans Adalbert Schlettow, Georg Vogelsang

Billy Wilder, réalisateur de Boulevard du Crépuscule (1950) et de Certains l’aiment chaud (1959), n’avait pas assez de mots tendres pour qualifier son ancien camarade Hans Steinhoff, avec lequel il avait travaillé sur plusieurs films avant de fuir l’Allemagne. « Idiot », « Sans talent », « Nazi »… Hans Steinhoff, réalisateur de La Fille au vautour, était effectivement un nazi et il ne s’en cachait pas.

La Fille au vautour (1940) - Les montagnes hallucinées du Tyrol
La Fille au vautour (1940) - Les montagnes hallucinées du Tyrol

Parce qu’il partage les idées du parti, Hans Steinhoff œuvre activement à promouvoir son idéologie en tournant des films de propagande. Et il n’y va pas avec le dos de la cuillère. La diffusion de certains de ses méfaits reste encore sous le coup de restrictions en Allemagne. Des films comme Le Jeune Hitlérien Quex (1933), dans lequel un blondinet tenté par l’aventure des jeunesses hitlériennes tourne le dos à son père communiste prônant une vie hédoniste. Ou encore Gestern und Heute, où le réalisateur met en évidence les différences entre l’Allemagne d’avant et celle d’après Hitler. Nul besoin de regarder le métrage pour savoir à laquelle des deux Allemagnes va la préférence de Hans Steinhoff. Mais le crime ne paie. Au moment de la débâcle, en tentant de s’enfuir de Berlin, l’avion transportant notre réalisateur est abattu par les Soviétiques.

Dans la filmographie de Hans Steinhoff, La Fille au vautour reste accessible parce que le film se contente d’adapter fidèlement le roman de Wilhelmine von Hillern, sans que l’on ait besoin de craindre de se voir retourner l’esprit. Die Geier-Wally paraît en 1873 et retranscrit cette scène surprenante à laquelle avait assisté l’auteure… Une jeune femme était alors descendue en rappel jusqu’au nid d’un rapace pour le saccager et ainsi empêcher de nouvelles attaques contre un troupeau de moutons. Comme elle n’avait pas craint d’endosser une responsabilité exclusivement masculine, Wilhelmine von Hillern avait fait de l’effrontée l’héroïne de son roman : une femme émancipée qui travaillera toute sa vie et qui choisira elle-même son mari, contre la volonté de ses parents.

La Fille au vautour (1940) - Les montagnes hallucinées du Tyrol
La Fille au vautour (1940) - Les montagnes hallucinées du Tyrol

En 1921, le réalisateur Ewald André Dupont adapte pour la première fois Die Geier-Wally à l’écran avec, dans le rôle-titre, une star du cinéma muet : Henny Porten. Pour son remake, Hans Steinhoff choisit Heidemarie Hatheyer. Probablement parce qu’elle avait débuté au cinéma quelques années plus tôt dans des drames de montagne à l’image de L’Appel de la montagne (1938) ou encore de Frau Sixta (1938). Elle aussi ne sortira pas totalement indemne des années noires du 3e Reich après avoir participé à des films douteux, « à l’insu de son plein gré » selon elle. Dans Ich klage an (1941), par exemple, Heidemarie Hatheyer incarne une femme atteinte d’une sclérose en plaque suppliant de l’aider à mourir prestement. Plaidoyer pour l’assistance au suicide, le film est surtout un film de propagande pour l’euthanazie, volontaire ou non. Après quelques années d’interdiction de tournage, Heidemarie Hatheyer reviendra sur scène et au cinéma. Le public, pas rancunier, fera d’elle une star. Notamment à l’occasion du film Les Rats (1955) signé Robert Siodmak.

Pour Hans Steinhoff, l’actrice incarne la « Geier-Wally » et lui permet de mettre en valeur le courage des femmes allemandes qui ne faillit jamais, même dans des décors hostiles comme celui dans lequel elle doit se débattre ici… Pour les nazis, tout devait être authentique. Grâce au soutien financier du chef de la propagande Joseph Goebbels, La Fille au Vautour offre effectivement des images splendides du Tyrol. Costumes, paysages, maisons typiques de montagne, le film de Hans Steinhoff propose une expérience unique. Si vous aimez le plat pays, fuyez ! Rien n’est droit, tout est oblique. À chaque instant, La Fille au vautour donne l’impression que l’on peut basculer et faire une dégringolade dont Dieu seul sait quand elle s’arrêtera. En plus, il y a de la neige partout. Impossible de faire un pas sans s’enfoncer dans 30 cm de poudreuse. Bien sûr, constamment il fait froid et, logiquement, les filles s’enfouissent sous trois couches de vêtements annihilant tout espoir de sensualité. Le spectateur attentif devra se contenter de la vision furtive du galbe du mollet droit de Heidemarie Hatheyer. Rien de plus.

La Fille au vautour (1940) - Les montagnes hallucinées du Tyrol
La Fille au vautour (1940) - Les montagnes hallucinées du Tyrol

Plus sérieusement, le film peut s’appuyer sur la photographie splendide de Richard Angst. Le travail de celui qui s’était précédemment occupé de L’Enfer blanc du Piz Palu et qui, plus tard, œuvrera sur les Edgar Wallace, donne ses lettres de noblesse à La Fille au vautour. Le film retranscrit impeccablement la rudesse qui dicte les destins de ces hommes et femmes qui vivent en dehors des affaires courantes du monde moderne. La violence est ici à taille humaine, à l’image de ce père qui n’hésite pas à frapper et à jeter au sol sa fille insolente qui ose lui désobéir. Au milieu de paysages monumentaux incarnés par ces montagnes majestueuses, les êtres agissent comme survoltés. L’histoire traverse alors diverses crises que l’on subit de manière hallucinée. Le père de la Geier-Wally s’obstinera d’ailleurs jusqu’à la mort.

Même si l’on connaît l’histoire, la frustration exprimée par Heidemarie Hatheyer fend le cœur. Son personnage qui refuse de se soumettre est inspirant. Elle se débat avec force et courage mais, attention, si elle s’oppose à son père, c’est pour finalement s’attacher mièvrement à un autre homme, son fameux BärenJoseph. Le type reste, tout de même, rien de plus qu’une belle crapule de chasseur tueur d’ours. Ainsi, en ne cherchant même pas à échapper à sa destinée de femme sur sa montagne, la Geier-Wally n’a rien d’une féministe avant l’heure. Bien au contraire, le personnage donne plutôt l’impression de se soumettre à un ordre quasi surnaturel, maintenant hommes et femmes liés à des traditions ancestrales, ainsi qu’à leurs territoires. C’est probablement cet élément qui a le plus plu à Joseph Goebbels. Le spectateur d’aujourd’hui pourra, quant à lui, se plonger dans une histoire prenante et des paysages grandioses.



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Article signé André Quintaine
D'origine allemande et passionné de cinéma de genre,
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