M le Maudit, l’un des films les plus importants du cinéma allemand
Au début du siècle, un assassin d’enfants terrorise la ville. La police, pourtant sur les dents, ne trouve aucun indice qui pourrait l’amener à découvrir le monstre. Agacée, elle se met à faire des descentes dans les milieux louches de la ville. Les truands, regroupés en « commission d’enquête », décident de prendre les choses en main et de trouver l’assassin à la place de la police.
L’assassin Hans Beckert est incarné par Peter Lorre dont l’interprétation marqua les esprits. Les scènes dans lesquelles il accoste les enfants sont en effet particulièrement dures. Et l’absence de musique ou d’autres effets dramatiques accentue le jeu froid de l’acteur. On ressent alors clairement de la haine pour son personnage. Mais lorsque le monstre hurle ses angoisses à la foule dans un monologue saisissant, décrivant ses tourments, les voix intérieures qui le poussent à tuer, il parvient à faire oublier l’horreur qu’il suscitait précédemment. Il touche même les brigands qui doivent le juger. Alors qu’il a été le Monstre pendant la grande partie du film, il devient subitement un être empli d’émotions au moment où l’on entend pour la première fois sa voix.
L’incursion du monde des truands dans cette histoire de psychopathe est particulièrement intéressante. Ces truands, parfois assassins, se permettent d‘établir différents niveaux d’immoralité et estiment avoir les compétences pour s’ériger en juges. Selon eux, leurs actes sont moins graves puisqu’ils sont moins cruels. Jamais ils ne prennent en considération le fait que les actes de Peter Lorre sont issus de pulsions, de surcroît totalement incontrôlables.
Fritz Lang utilise cet élément scénaristique pour démontrer l’importance d’un état fort, l’inverse de ce qu’était l’Allemagne lors de la République de Weimar entre 1918 et 1933. La période fut marquée par de nombreuses tensions et conflits internes. La population s’entre-déchirait, tentait de s’accaparer le pouvoir, comme le font les truands dans le film. Aucun héros, aucun personnage véritablement positif ne traverse le film et Fritz Lang dépeint une société malade, en déclin, à l’instar de l’Allemagne à l’époque.
Si ce grand classique du cinéma allemand s’avère effectivement une œuvre riche pour les historiens, il offre également un spectacle très divertissant. En effet, l’enquête policière est menée de façon scientifique et moderne : on analyse les scènes de crime, on cherche des empreintes… La présence du thème du maniaque sexuel et de la position que doit avoir la société vis-à-vis de ses actes s’avère également extrêmement intéressante. Pour finir, l’organisation de la recherche de l’assassin par les clochards dans la ville et la traque qui s’en suit maintiennent facilement le spectateur en haleine. Fritz Lang a ainsi signé une œuvre politique mais aussi un film à grand spectacle.
Bande annonce VO :
M le Maudit
M
Allemagne – 1931
Réalisation : Fritz Lang
Interprètes : Peter Lorre, Ellen Widmann, Inge Landgut, Otto Wernicke, Theodor Loos
Je pense qu’il est aussi intéressant de noter que si ce film est aussi important, c’est aussi à cause du rôle qu’il a joué lors de la période nazie durant laquelle le mouvement l’utilisa pour dépeindre une image négative des juifs. En effet, l’acteur qui joue le meurtrier dans M, le maudit est d’origine juive. Cette information n’était pas nécessaire à l’époque mais c’est devenu un outil de propagande qui montre à quel point l’art cinématographique peut manipuler l’opinion publique.
On y voit aussi la différence entre la population et la loi ; le peuple – il y a en effet des truands mais on y trouve aussi les mères, les pères… – veut faire sa propre justice et juger le meurtrier dans un torrent de haine, démontré par une masse hurlante et sans empathie pour le meurtrier. Car même s’ils ont éprouvé ne serait-ce qu’un soupçon d’empathie, au final, ils voulaient tout de même le tuer. Ce n’est que grâce à l’intervention de la police que le peuple n’a pas pu aller jusqu’au bout. De l’autre, nous avons la justice, rigide, au jugement gardé secret, caché aux yeux du spectateur.
La critique met bien en valeur les moments forts du film. La première fois que le spectateur est confronté au tueur en série, on ne le voit pas, seulement son ombre, ou de loin. La voix grave et des phrases courtes et pleines de sous-entendus. Je conserve en tête des images fortes comme la balle, mise en premier plan, en mouvement grâce à la fille, qui rebondit mollement sur le sol, sortant d’un buisson. La réalisation est puissante, rend compte de toute l’horreur de la scène. Les images ne sont pas les seules à angoisser les spectateurs, la musique ou parfois l’absence de musique met le spectateur mal à l’aise. Et à la fin, apothéose d’un film remarquable, marque le public à jamais. La longue lamentation du tueur en série, esclave de lui-même, surprend les spectateurs, ne sachant plus qui est le bon mauvais dans l’histoire. Le tueur en série, prisonnier de lui-même de lui-même ? Ou le peuple hypocrite, juge du bureau, aveugle aux conséquences et aux êtres ? M Le Maudit est un film bouleversant et magnifique.