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Au 16e siècle, à l’est du pays, plus précisément à Schwarzkollm, entre Berlin et Dresden, un sorcier borgne exploitait un moulin pour remplir de sombres desseins. En 1971, Otfried Preußler, l’un des grands noms de la littérature jeunesse allemande, s’empare de la légende pour en tirer un livre qui sera traduit en français : Les douze corbeaux. Avant qu’un jeune Daniel Brühl n’incarne le héros Krabat dans Le Maître des sorciers en 2008, Karel Zeman, réalisateur de Voyage dans la préhistoire (1955) et Le Dirigeable volé (1967), adaptera l’histoire en 1978 avec L’Apprenti sorcier. De l’autre côté du mur, l’écrivain pour jeunesse Jurij Brězan s’empare également du récit pour écrire en 1968 : Die Schwarze Mühle, littéralement Le Moulin noir et The Black Mill en anglais.
Décoré de l’Ordre du mérite patriotique en 1981, reconnaissance attribuée aux citoyens est-allemands les plus méritants, Jurij Brězan est également de 1969 à 1989 président de l’union des journalistes de RDA. Comme on peut s’en douter au vu de son pedigree, les histoires de magie n’intéressent pas vraiment Jurij Brězan. En conséquence, lorsqu’il s’empare de la légende de Krabat, c’est pour écrire une parabole sur l’importance de l’instruction. Pour autant, son Die Schwarze Mühle s’avère remarquable en imaginant un sorcier détenant un livre de savoirs où l’on trouve toutes les connaissances du monde. Le savoir est le pouvoir, le pouvoir rend libre. De ce fait, celui qui sait écrire et lire détient le pouvoir.
L’histoire a été sublimement adaptée pour la télévision est-allemande par le scélérat Celino Bleiweiß. Honoré du prix national en 1977, il s’était vu confier durant toute sa carrière l’adaptation de monuments de la littérature. Pour autant, il fera preuve d’ingratitude et trahira le régime en prenant femme et enfant sous le bras pour passer à l’ouest en 1983. Vexé, les représentants de la République Démocratique Allemande riposteront en bloquant la diffusion de son dernier film.
Dans The Black Mill, le maître du moulin fait également régner la terreur sur la région. En capturant un jeune garçon errant répondant au nom de Krabat, il pense avoir trouvé un nouveau serviteur pour compléter la troupe composée de six autres asservis. Ensemble, les esclaves travaillent ardemment pour produire l’or de leur gardien. Mais Krabat n’a pas dit son dernier mot. Sa ruse provenant de sa curiosité va même lui permettre de duper le sorcier et de s’enfuir. De retour au village, il propose à la mère de l’un des garçons captifs de l’aider à libérer ses amis. Plus tard, en dérobant le livre des savoirs, il comprend que la clef de l’émancipation se trouve dans la solidarité.
Lorsque la légende naît au Moyen Âge, les bâtisses abritant les énormes moulins qui fonctionnaient toute la nuit en produisant un bruit incessant, étaient entourées d’une aura de mystère. Dans le film, l’ambiance s’avère merveilleusement délivrée à travers l’architecture atypique de l’édifice, mais également grâce au bruit incessant que doivent subir les jeunes esclaves travaillant d’arrache-pied pour produire l’argent du maître du moulin.
Logiquement, on lira dans cette esquisse une critique du travail abrutissant réservé aux Allemands résidant de l’autre côté du mur. À l’instar des malheureux compagnons de Krabat, il oeuvrent comme des automates à enrichir les plus riches, sans même se rendre compte qu’ils y perdent leur liberté. La leçon sur l’importance d’acquérir du savoir pour comprendre son environnement est donc, ici, parfaitement délivrée. On conçoit aisément la nécessité de saisir les luttes qui régissent la société afin d’éviter de prendre les vessies que nous racontent les politiques pour des lanternes. Avec pédagogie, on comprend que refuser l’enrichissement personnel ou accepter collectivement les sacrifices pour une cause plus grande ne sont pas des phrases vides de sens.
Ambassadeur du message, le bondissant et toujours positif Klaus Brasch excelle dans le rôle de Krabat. Malheureusement, l’acteur décédera bien trop tôt quelques années plus tard. Les circonstances de la mort de celui qui, dans The Black Mill, projetait de dérober le savoir au sorcier pour le partager avec ses concitoyens, restent déconcertantes… En effet, après avoir été suspecté par le régime d’être un ennemi de la RDA, il décédera finalement d’un empoisonnement dû à l’ingestion d’une combinaison mortelle d’alcool et de médicaments.
Le maître du moulin est, quant à lui, interprété par Leon Niemczyk, l’un des acteurs les plus connus de Pologne. Il a joué dans Train de nuit (1959) ou Le Couteau dans l’eau (1962) de Roman Polanski. En 2006, il tourne sous la direction de David Lynch à l’occasion d’Innland Empire. Implacable, cruel et sans pitié, sa prestation permet au film d’être d’autant pris au sérieux ; son personnage se montre même capable de tuer de parfaits innocents.
L’histoire qui conte plusieurs confrontations entre Krabat et le magicien se déroule dans différents lieux et fait également intervenir de nombreux personnages. Les effets spéciaux ne lésinent pas pour reproduire des orages violents dans la forêt, ou encore pour décrire la transformation de protagonistes en animaux. L’histoire peut, parfois, se montrer confuse tant l’intrigue part dans tous les sens. En contrepartie, le récit se révèle bien moins linéaire que celui contenu dans le film Le Maître des sorciers de 2008. Sur le fond, The Black Mill est également bien plus intéressant, car sans concession. La RDA était peut-être fourbe et perfide, mais elle savait produire du divertissement de qualité pour la petite lucarne.
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