Policier

L’année du Chat, un thriller spectaculaire

La première réplique du film L’Année du Chat donne le ton : Dans deux heures, en bas (dans la rue), ce sera la guerre.

Rythmé, comportant de nombreux rebondissements, soigné et élégant, L’Année du Chat est un film majeur dans l’histoire du cinéma allemand qui, jusqu’alors (et même jusqu’à ce jour), est et reste pauvre en matière de films d’action.

De sa chambre au sixième étage d’un hôtel situé à Düsseldorf au milieu d’un complexe d’affaires moderne, le gangster Probek dispose d’une vue imprenable sur la rue, et plus particulièrement sur la banque, celle dans laquelle ses comparses se sont repliés avec des otages qu’ils ne libéreront qu’en échange d’une rançon de trois millions de Deutsch Mark. Bien placé, Probek renseigne ses complices sur les opérations menées à l’extérieur par la police qui dispose donc d’une longueur de retard. Et Probek dispose encore d’un atout supplémentaire… Sa maîtresse, Jutta Ehser est également l’épouse du directeur de la banque.

L’Année du chat a obtenu le grand prix du Festival du film policier de Cognac en 1988.

Avec sa prise d’otages, le siège établi par la police et son lot de rebondissements à la limite de l’absurdité, L’Année du Chat évoque évidemment Un Après-midi de Chien de Sidney Lumet (1975). Cependant, le film s’inscrit également dans la droite lignée de film Neo-Noir comme Body Heat (1981) de Lawrence Kasdan, No Way Out (1987) de Roger Donaldson ou encore Contre toute attente (1984) de Taylor Hackford, ainsi que le cinéma d’Alain Corneau, Jean-Pierre Melville ou Bertrand Tavernier.

Cependant, L’Année du Chat ne se contente pas de se nourrir de ses influences ; il apporte également sa pierre à l’édifice. Ainsi, à l’inverse de Sonny (Al Pacino dans le film de Sidney Lumet), Probek ne subit pas les événements. Du haut de son hôtel, il tire les ficelles. L’intelligence du scénario de Christoph Fromm et Uwe Erichsen, ainsi que la maîtrise de la mise scène de Dominik Graf, est de rendre la tension véritablement palpable lorsque la stratégie de Probek s’effondre. Lentement émerge le passé trouble qui lie Probek à son complice embusqué dans la banque. Puis c’est Jutta qui dévoile son jeu et s’impose alors comme femme-fatale.

La loyauté et la confiance, concepts nécessaires à la bonne marche de l’entreprise, s’effacent alors. Les trois principaux protagonistes pourtant totalement dépendant les uns des autres commencent alors à vouloir tirer leur épingle du jeu. La trahison remplace dès lors les beaux sentiments du début.

L’Année du Chat peut s’appuyer sur une interprétation impeccable, des personnages justement dessinés et au développement cohérent.

Seules peut-être les scènes d’action paraissent peu crédibles parfois.

Le Neo-Noir est un genre apparu au début des années 80 dont les films perpétuaient la tradition du film noir classique : un personnage emprisonné dans des situations, acculé à des décisions désespérées. Les thèmes privilégiés du genre sont le crime, l’infidélité, la trahison, la jalousie et le fatalisme.

Malgré le prix de la meilleure réalisation décerné par l’académie du cinéma allemand, ainsi qu’un succès public conséquent, L’Année du Chat ne fit pas école Outre-Rhin. Dominik Graf, son réalisateur (auteur en 2014 des Sœurs Bien-aimées), n’est pas tendre d’ailleurs avec le modèle de production du cinéma et de la télévision Allemande, incapable d’enfanter autre chose que des comédies et films d’auteurs ennuyeux. Durant sa carrière, Dominik Graf a dû s’adapté au système en faisant des compromis. Parfois, il a été capable d’éclairs de génie comme ce fut le cas avec cet Année du Chat.

À l’époque, Götz George âgé de 49 ans revient au cinéma qui l’avait boudé à la fin des années 60. Auparavant, il s’était imposé à la télévision dans la série Tatort où il incarnait Schimanski, un inspecteur aux méthodes rudes. Dans L’Année du Chat, il est tout aussi dynamique et rude mais passe de l’autre côté de la loi en incarnant le gangster Probek. Retrouvez-notre article dédié à cet acteur culte ici : http://thrillerallee.com/gotz-george-mythe-schimanski/

L’Année du Chat
Allemagne – 1988
Réalisation : Dominik Graf
Interprètes : : Götz George, Gudrun Landgrebe, Joachim Kemmer, Heinz Hoenig, Ralf Richter, Ulrich Gebauer, Sabine Kaack, Heinrich Schafmeister

Bande annonce en allemand :

Notre article consacré à Götz George :

Götz George et le mythe Schimanski

M le Maudit, l’un des films les plus importants du cinéma allemand

Au début du siècle, un assassin d’enfants terrorise la ville. La police, pourtant sur les dents, ne trouve aucun indice qui pourrait l’amener à découvrir le monstre. Agacée, elle se met à faire des descentes dans les milieux louches de la ville. Les truands, regroupés en « commission d’enquête », décident de prendre les choses en main et de trouver l’assassin à la place de la police.

Peter Lorre était juif et quitta l'Allemagne pour fuir les persécutions nazies peu de temps après la sortie du film. Fritz Lang, à moitié juif, s'exila deux ans plus tard. Les nazis interdirent M le Maudit en juillet 1934.

Peter Lorre était juif et quitta l’Allemagne pour fuir les persécutions nazies peu de temps après la sortie du film. Fritz Lang, à moitié juif, s’exila deux ans plus tard. Les nazis interdirent M le Maudit en juillet 1934.

L’assassin Hans Beckert est incarné par Peter Lorre dont l’interprétation marqua les esprits. Les scènes dans lesquelles il accoste les enfants sont en effet particulièrement dures. Et l’absence de musique ou d’autres effets dramatiques accentue le jeu froid de l’acteur. On ressent alors clairement de la haine pour son personnage. Mais lorsque le monstre hurle ses angoisses à la foule dans un monologue saisissant, décrivant ses tourments, les voix intérieures qui le poussent à tuer, il parvient à faire oublier l’horreur qu’il suscitait précédemment. Il touche même les brigands qui doivent le juger. Alors qu’il a été le Monstre pendant la grande partie du film, il devient subitement un être empli d’émotions au moment où l’on entend pour la première fois sa voix.
L’incursion du monde des truands dans cette histoire de psychopathe est particulièrement intéressante. Ces truands, parfois assassins, se permettent d‘établir différents niveaux d’immoralité et estiment avoir les compétences pour s’ériger en juges. Selon eux, leurs actes sont moins graves puisqu’ils sont moins cruels. Jamais ils ne prennent en considération le fait que les actes de Peter Lorre sont issus de pulsions, de surcroît totalement incontrôlables.

Fritz Lang assurait que l’association des malfaiteurs était composée de véritables repris de justice : 24 d’entre eux furent effectivement arrêtés durant le tournage du film.

Fritz Lang assurait que l’association des malfaiteurs était composée de véritables repris de justice : 24 d’entre eux furent effectivement arrêtés durant le tournage du film.

Fritz Lang utilise cet élément scénaristique pour démontrer l’importance d’un état fort, l’inverse de ce qu’était l’Allemagne lors de la République de Weimar entre 1918 et 1933. La période fut marquée par de nombreuses tensions et conflits internes. La population s’entre-déchirait, tentait de s’accaparer le pouvoir, comme le font les truands dans le film. Aucun héros, aucun personnage véritablement positif ne traverse le film et Fritz Lang dépeint une société malade, en déclin, à l’instar de l’Allemagne à l’époque.

« Cette bête n’a pas le droit d’exister. Elle doit disparaître. Elle doit être exterminée sans pitié ! »

« Cette bête n’a pas le droit d’exister. Elle doit disparaître. Elle doit être exterminée sans pitié ! »

Si ce grand classique du cinéma allemand s’avère effectivement une œuvre riche pour les historiens, il offre également un spectacle très divertissant. En effet, l’enquête policière est menée de façon scientifique et moderne : on analyse les scènes de crime, on cherche des empreintes… La présence du thème du maniaque sexuel et de la position que doit avoir la société vis-à-vis de ses actes s’avère également extrêmement intéressante. Pour finir, l’organisation de la recherche de l’assassin par les clochards dans la ville et la traque qui s’en suit maintiennent facilement le spectateur en haleine. Fritz Lang a ainsi signé une œuvre politique mais aussi un film à grand spectacle.

Bande annonce VO :

M le Maudit
M
Allemagne – 1931
Réalisation : Fritz Lang
Interprètes : Peter Lorre, Ellen Widmann, Inge Landgut, Otto Wernicke, Theodor Loos

Le bourreau de Londres

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Le Bourreau de Londres, c’est ainsi que l’on surnomme cet assassin qui livre sa propre justice au nez et à la barbe de Scotland Yard ! Il est si bien renseigné qu’on est persuadé qu’il est membre du système judiciaire. Il fait enlever par ses sbires des hommes corrompus ou sadiques afin de les soumettre à un procès expéditif qui se termine immanquablement par leur pendaison.
Le détective John Hillier est bien chargé d’enquêter mais il traîne les pieds. En effet, on vient de lui retirer une enquête qui lui tenait très à cœur, une sinistre affaire de jeunes femmes retrouvées mortes, décapitées. Sa sœur cadette fait en effet partie des victimes. Pourquoi rechercher le Bourreau de Londres alors qu’il n’exécute que des criminels et que dans le même temps, on relègue au second plan une affaire de crimes sexuels ?

De manière générale, ce genre éponyme inspiré de l’œuvre d’Edgar Wallace, met d’abord an avant sa frivolité. L’humour est omniprésent et les situations suffisamment extraordinaires pour ne pas se prendre au sérieux. DER HENKER VON LONDON est assurément l’exception qui confirme cette règle. Certes, on y retrouve l’humour constant de la série, mais celui-ci est noir, et surtout contrebalancé par une véritable réflexion sur l’auto-justice.

Le fameux Bourreau du titre impose sa propre justice et tous ceux qui passent devant son tribunal finissent sur l’échafaud. Tout le monde acclame son initiative car, s’il est vrai que sa justice est expéditive, elle n’en est pas moins juste. Même le beau-père du héros, un ancien et célèbre juge, ne cesse de vanter les mérites de ce justicier ; c’est un peu la Justice qui parle en son nom ! Quant au héros, il enquêtait précédemment sur le brutal assassinat de sa sœur par un sadique. Il doit laisser tomber l’affaire pour s’occuper de celle du Bourreau, ce qui ne manque pas de susciter l’émoi du garçon. Il n’y a bien que Scotland Yard pour vouloir contrecarrer les plans du Bourreau, sans doute parce qu’il met en exergue les dossiers que la célèbre institution londonienne n’a pas su élucider. Le final du film confirmera l’absence d’ambiguïté du discours énoncé durant le métrage.

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Si le thème du justicier était fréquent chez Edgar Wallace, il l’est plus encore dans les films adaptant les œuvres de Bryan, le fils, comme l’illustre d’ailleurs DER HENKER VON LONDON. Cependant, la prise de position politique sans équivoque est rare dans un Edgar Wallace, même s’il est vrai que le genre est plutôt réactionnaire, ne serait-ce que parce que les scénarios se déroulent majoritairement dans l’aristocratie.

Cette particularité n’est pas la seule de DER HENKER VON LONDON. Le scénario est également surprenant en parvenant à imbriquer deux histoires dans un seul script.
La première partie nous présente les personnages et le fondement de l’intrigue. Le jeune et beau détective, John Hillier, est interprété par Hansjörg Felmy, qu’on a pu voir dans TORN CURTAIN d’Alfred Hitchcock (LE RIDEAU DÉCHIRÉ – 1966). Il doit rendre des comptes à l’inspecteur Morel Smith qui n’est incarné par nul autre que Wolfgang Preiss, que les amateurs du cinéma de genre connaissent bien, au-delà de son visage masqué, pour avoir été le fameux Dr Mabuse dans les années 50 et 60. Par ailleurs, personne n’a oublié sa prestation dans IL MULINO DELLE DONNE DI PIETRA (LE MOULIN DES SUPPLICES – 1960) mis en scène par Giorgio Ferroni trois années plus tôt. La fiancée de John est, quant à elle, interprétée par la jolie Autrichienne Maria Perschy qui fut très active dans le Bis. On put l’admirer dans EL JOROBADO DE LA MORGUE (LE BOSSU DE LA MORGUE – 1973), LOS OJOS AZULES DE LA MUÑECA ROTA (BLUE EYES OF THE BROKEN DOLL – 1974)…

Ainsi, durant cette première partie, nous suivons John Hillier secondé par ses amis et sa famille, incapable d’arrêter les crimes du Bourreau et se demandant d’ailleurs s’il ne vaudrait pas mieux le laisser faire.

C’est alors qu’apparaît un nouveau protagoniste en la personne du fameux « Sadique », incarné par Dieter Borsche, qui a donc assassiné la sœur du héros. Le film prend à cet instant une tournure étrange en mettant en avant l’un des thèmes phares de la science-fiction : le savant fou. Celui-ci entraîne des jeunes filles dans sa cave. Là, après les avoir décapitées, il tente de leur redonner vie en greffant les têtes sur un buste mécanique singeant le corps humain. Son objectif est de séparer l’être spirituel de sa condition humaine en permettant à l’esprit de vivre sans les contraintes du corps.
Cette intrigue n’est absolument pas sous-exploitée par le réalisateur. Dieter Borsche est un acteur connu en Allemagne et il livre un savant fou psychopathe tout à fait convaincant. Sa cave transformée en laboratoire et en particulier le buste mécanisé qu’il présente à l’une de ses victimes nous plongent dans une science-fiction naïve et attachante, digne des productions américaines des années 50.

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Il ne résulte pourtant pas un film décousu de ce mélange des genres. Au contraire, il bonifie DER HENKER VON LONDON. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le procès réservé au Sadique par le Bourreau. Contrairement aux autres « suspects », le démentiel professeur ne cherchera pas à se disculper. Fier, il n’hésite pas à décrire ses crimes qu’il définit comme étant une œuvre dont le but ultime est de faire progresser l’humanité.

Dès lors, les procès du Bourreau démontrent leur limite. S’il est « facile » de juger des criminels crapuleux, comment considérer quelqu’un qui n’est pas responsable de ses actes ? Ce sera d’ailleurs le dernier procès « personnel » du Bourreau car il sera démasqué quelques minutes plus tard.

À tout cela, il faut ajouter que les décors de DER HENKER VON LONDON sont superbes, magnifiés par un noir et blanc impeccable que l’on doit à Richard Angst. Les scènes qui se déroulent dans le château flattent l’œil, mais elles ne sont pas les seules. Il y a aussi les procès folkloriques menés par le Bourreau de Londres. Celui-ci est vêtu tout de noir. Une cagoule noire et pointue trône sur sa tête et il porte une grande robe assortie sur le corps. Les tables, quant à elles, sont remplacées avec emphase par des cercueils. Le rare Edwin Zbonek livre ici un film qui est peut-être l’un des meilleurs du genre.

Le bourreau de Londres
Der henker von London – Allemagne – 1963 – Réalisation : Edwin Zbonek  – Distribution : Hansjörg Felmy, Maria Perschy, Dieter Borsche, Rudolf Forster, Harry Riebauer…