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Avec Berlin Syndrome, Melanie Joosten créé un nouveau phénomène psychologique

Wolf Creek mettait en garde les touristes désirant explorer les immensités australiennes. Berlin Syndrome, quant à lui, démontre que la capitale allemande et sa jungle urbaine sont tout aussi dangereux…

Berlin Syndrome est l’adaptation du roman éponyme de Melanie Joosten. L’auteur d’origine australienne a mis à profit les années durant lesquelles elle a vécu à Berlin pour imaginer l’histoire d’une compatriote routarde, Clare, séquestré par Andi, un professeur d’anglais, dans un appartement d’un quartier désaffecté de Berlin.

Le titre du roman faire évidemment référence au syndrome de Stockholm. Il s’agit d’un phénomène psychologique observé chez des otages ayant vécu durant une période prolongée avec leurs geôliers. Au bout d’un certain temps, selon des mécanismes complexes d’identification et de survie, ceux-ci développent une sorte d’empathie pour ceux qui les séquestre.

La réalisatrice Cate Shortland est l’auteur du Saut périlleux (2004) dans lequel une jeune fille découvre la vie et l’amour à la suite d’une fugue dans les alpes australiennes. En 2012, elle signe Lore (2012) qui se déroule durant la seconde guerre mondiale en Allemagne et qui a été sélectionné pour représenter l’Australie à la 85ème cérémonie des Oscars.

Dans le roman, la captivité de Clare est une métaphore de la RDA exprimée à travers les points de vus de Clare et d’Andi lors de longs monologues intérieurs. Ainsi, on découvre qu’Andi éprouve des remords mais cède aussi à la pulsion de vouloir toujours tout contrôler. Clare, de son côté, est écartelée entre sa soif d’évasion et son besoin d’amour et de sécurité assuré par Andi. Grâce aux personnages nuancés, le roman permet une analyse juste des fantasmes de chacun. Malheureusement, le film de Cate Shortland, quant à lui, échoue à vouloir retranscrire cette allégorie à l’écran.

Max Riemelt dispose d’une filmographie chargée, mais peu de films sont arrivés jusqu’en France, y compris Napola – Elite für den Führer dont il tient le premier rôle et qui a été primé au Karlovy Vary International Film Festival. Parmi les films sortis en France, citons La Vague, l’un des films les plus vus en 2008, où il tient à nouveau un des premiers rôles. En 2010, il est ensuite entouré de charmantes vampires dans Nous sommes la nuit. En 2015, il tourne sous la direction de Barbet Schroeder dans Amnesia avant de prendre part aux deux saisons de la série Sense8.

Le thématique qui s’intéresse à analyser les relations entre les dictatures et leurs citoyens passe ici au second plan. Elle laisse la place aux sentiments plus individualistes des deux personnages principaux. Ainsi, Andi n’est qu’un malade mental cherchant simplement à s’assurer la présence d’une femme à domicile. Le parallèle avec la RDA qui devait tout mettre en œuvre pour éviter que ses habitants ne quittent le pays est inexistant. Le film se transforme alors en un simple thriller psychologique grand public, à l’image de ceux que produit le cinéma américain. Le sentiment est renforcé lorsqu’Andi décide de se trouver une nouvelle captive. Celle-ci est une très jeune fille, faisant passer Andi pour un psychopathe plus ou moins pédophile, de surcroît. On est loin de l’ambiguïté de son personnage et de l’allégorie proposée par le livre.

Il en est de même pour le personnage de Clare. À l’évidence, la sécurité et l’insouciance qu’offrent Andi ne semble jamais convaincre Clare… Il en résulte un film sans ambivalence.

Ces dernières années, Teresa Palmer a bénéficié d’une certaine popularité grâce à son rôle dans Tu ne tueras point de Mel Gibson. Elle joue la petite-amie du héros objecteur de conscience. L’actrice australienne a également tenu l’affiche du film Dans le noir où elle est en prise à un esprit maléfique.

L’enquête policière et son cortège de rebondissements ne laissent pas non plus planer de doute sur les intentions du réalisateur.

Dans ce domaine, Berlin Syndrome n’est cependant pas dénué de qualités… Le début du film où nous rencontrons les deux protagonistes principaux dans des décors surprenants (jardinets remplis de nains de jardins) est joliment mise en scène et capte immédiatement l’attention. Lorsque le film se transforme en huis-clos dans l’immeuble délabré où vit Andi, l’intérêt est constamment maintenu grâce à une montée du suspens en crescendo. Les interprétations réussies de Teresa Palmer (Clare) et de Max Riemelt (Andi) complètent le cahier des charges de ce thriller haletant et divertissant.

Berlin Syndrome Australie – 2017 Réalisation : Cate Shortland Interprètes : Teresa Palmer, Max Riemelt, Matthias Habich, Emma Bading, Elmira Bahrami, Christoph Franken, Lucie Aron… Muslu
Bande annonce en allemand :

La carrière ambigüe et controversée de Georg Wilhelm Pabst

L’œuvre de Georg Wilhelm Pabst reste ambiguë et controversée. Parce que les chefs-d’œuvre du début de sa carrière détonnent avec les films de commande décevants qu’il livre après la guerre. Lui qui se considérait « auteur » se voit régulièrement rappeler à l’ordre par les critiques qui reprochent un manque de cohérence et de personnalité. Mais c’est peut-être justement cette incapacité à se transformer et cette instabilité qui s’avère finalement être la particularité de son travail.

Georg Wilhelm Pabst est né le 27 août 1885 à Roudnice nad Labem, une petite ville de République tchèque. Il passe cependant son enfance et sa jeunesse à Vienne. En raison de sa myopie, il doit abandonner une carrière d’officier. Il se tourne vers la comédie et prend des cours au conservatoire à partir de 1901. Après s’être produit sur les planches autrichiennes, suisses et allemandes il devient finalement metteur en scène en 1912 alors qu’il s’est installé à New York. En revenant des USA, la première guerre mondiale éclate et il est fait prisonnier avant de débarquer de l’avion. Emprisonné quatre longues années à Brest, il monte une troupe de théâtre au sein même du camp. En 1919, Pabst retourne à Vienne où il devient alors le directeur de la scène avant-gardiste de la capitale autrichienne.

En 1921, Pabst débute sa collaboration avec le réalisateur Carl Froelich. Ainsi, il joue dans le film d’aventure Im Banne der Kralle et occupe le poste de second assistant réalisateur sur Der Taugenichts.

L’Atlantide

En 1922, Pabst signe son premier film en tant que réalisateur, le Trésor, dont il signe le scénario avec Willi Hennings dont il épouse la sœur deux années plus tard. Ensemble, ils ont un fils.

Pabst connaît son premier grand succès en 1925 avec La rue sans joie qui met en scène Greta Garbo, Asta Nielsen et son acteur préféré : Werner Krauß. Avec une froideur qui le distingue du courant expressionniste, le film montre le destin de jeunes femmes dans une Vienne en crise. Célébré par la critique, La rue sans joie est malheureusement censurée par les institutions qui y voient une véritable provocation. Le film montre en effet les riches spéculateurs se complaire dans le luxe pendant que la population vit dans la misère et que les jeunes femmes sont livrées à la prostitution. Le tout se déourlant sous le regard de la police impuissante et complice.

Die Büchse der Pandora

L’année suivante, il réalise Les mystères d’une âme dans lequel un scientifique est tourmenté par sa peur irrationnelle des couteaux et l’irrésistible pulsion qui l’incite à tuer son épouse.

En 1927, l’adaptation du roman L’amour de Jeanne Ney lui vaut les foudres de l’auteur, Ilya Ehrenbourg, qui désapprouve la disparition du fond politique au profit d’un film de divertissement traditionnel.

Après Crise (1928), dans lequel une épouse comble l’indifférence de son mari en s’adonnant à la drogue et de aux flirts sans lendemain dans le Berlin nocturne, Pabst tourne Loulou (1929) qui lui permet de rencontrer son actrice fétiche en la personne de l’américaine Louise Brooks. Il retrouve la comédienne la même année à l’occasion de Trois pages d’un journal. Les deux films suscitent la controverse et le second est même interdit, jugé scandaleux. Prônant la liberté sexuelle, Trois pages d’un journal s’attaque de surcroît à la bourgeoisie allemande, osant suggérer que l’héroïne a trouvé dans un bordel l’amour qu’elle n’a jamais trouvé dans sa famille. Quant à Loulou, le film dépeint les affres d’une femme vivant pour l’amour et le plaisir, se livrant même à une relation saphique avec une femme. Le film a été mutilé par la censure qui s’est attaché à rendre les personnages plus fréquentables dans les intertitres, transformant par exemple la comtesse lesbienne en une amie d’enfance de Loulou.

Die Weiße Hölle vom Piz Palü

Toujours en 1929, Pabst coréalise L’enfer blanc du Piz Palu avec Arnold Fanck. Et en 1930, il tourne son premier film parlant, Quatre de l’infanterie, œuvre pacifiste qui prône la réconciliation franco-allemande ; en raison de ses idées de gauche, le réalisateur hérite alors du surnom Pabst le rouge.

La même année, Pabst adapte la pièce L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill, adaptation qui sera reniée par ses auteurs, le réalisateur ayant, selon eux, trahit leur œuvre. En 1933, le film, comme la pièce, satires du capitalisme, sont interdits par les nazis, qui censurent également Quatre de l’infanterie dans la foulée. En 1931, Pabst prend la direction de La tragédie de la mine, nouvelle parabole sur la réconciliation franco-allemande.

En 1933, les nazis prennent le pouvoir alors que Pabst est en train de tourner Don Quichotte en France où il décide de rester. Exilé, il réalise Un haut en bas avec Jean Gabin qui lui permet de faire travailler plusieurs émigrés allemands comme Peter Lorre et Eugen Schüfftan. Malgré ses réticences vis-à-vis d’Hollywood Pabst s’y installe mais ne tourne qu’un seul film, Un héros moderne avec Richard Barthelmess. Déplorant le peu de liberté octroyé par la Warner (il écrit quatre scénarios qui restent dans les tiroirs), Pabst revient en France en 1936 où il se contente dès lors de mettre en scène des divertissements.

Die Büchse der Pandora

Trois ans plus, Pabst change d’avis et décide de retourner malgré tout aux USA. En souhaitant faire ses adieux à sa mère en Autriche, il est surpris par le début de la guerre. Il tente de repartir par Rome mais échoue et, malade, se retrouve cloué dans un lit d’hôpital.

Pendant le Troisième Reich, il tourne Les comédiens (1941) et Paracelse (1943), deux films qui respectent la ligne du parti nazi. L’annulation de nombreux projets dont, en particulier, un film de propagande commandé par Joseph Goebbels, laisse à penser que Pabst essayait de s’extirper de la mainmise nazie. Cependant, son rôle durant cette période n’est pas suffisamment clair ce qui ruine sa carrière à la sortie de la guerre.

Dès lors, Pabst décide de rester en Autriche et tente de réhabiliter sa réputation en montant des projets qui attaquent le régime nazi. C’est le cas du Procès (1948), de Duel avec la mort (réalisé en 1949 par Paul May), du Dernier acte (1955) qui raconte les derniers jours d’Hitler, ainsi que de C’est arrivé le 20 juillet (1955), s’intéressant à la tentative d’assassinat du Führer par des officiers du régime.

Bien que couronnées de succès, ces films n’arrivent pas à la hauteur des précédentes œuvres de Pabst. Seuls ses mises en scènes pour l’opéra de Vérone lui permettent de connaître encore une certaine estime.

En 1956, Pabst réalise son dernier métrage, qui est également son seul film en couleurs, la comédie inédite Durch die Wälder, durch die Auen, inspiré par la vie de Carl Maria von Webers, compositeur et auteur de deux des opéras les plus célèbres du répertoire romantique allemand : Der Freischütz (1821) et Euryanthe (1823).

Souffrant de diabète à partir de la moitié des années 50, il est également touché par la maladie de Parkinson en 1957 et doit arrêter le cinéma. En 1965, il est promu au titre honoraire de professeur par le ministère de l’éducation autrichien. Alors qu’il prévoit de rédiger sa biographie avec l’aide de son fils, Georg Wilhelm Pabst décède le 29 mai 1967 à la suite d’une infection du foie.

Grand espoir du cinéma autrichien au même titre que Erich von Stroheim, fortement engagé politiquement à gauche, muet pendant la période nazie qu’il condamne après la guerre, Georg Wilhelm Pabst n’a pas encore été réhabilité. Parmi ses œuvres maîtresses, citons La rue sans joie (1925), Les mystères d’une âme (1926), L’amour de Jeanne Ney (1927), Loulou (1929), Trois pages d’un journal (1929), L’enfer blanc du Piz Palu (1929), Quatre de l’infanterie (1930), Die 3 Groschen-Oper (1931), La tragédie de la mine (1931), Paracelse (1943), Le dernier acte (1955) et C’est arrivé le 20 juillet (1955).

Source : filmportal.de

Lisez notre histoire du cinéma allemande en quatre parties, en commençant par le cinéma expressionniste :

Bearkittens – une opération de promotion qui fait mouche

Bearkttens est un projet monté par les étudiantes d’une école d’art dramatique de Hambourg, pour promouvoir leurs talents. Ainsi, le scénario comprend une scène forte pour chaque actrice, afin que chacune puisse faire ses preuves.

Heureusement, Bearkittens n’est pas, pour autant, qu’une vidéo de démonstration pour agences.

Sept adolescentes sont conviées à faire des travaux d’intérêt général dans une forêt qu’elles doivent débarrasser de ses immondices. Durant l’application de leur peine qui s’apparent plus à du camping qu’à une véritable corvée, chacune dévoile les raisons de sa condamnation. Que la forêt soit hantée, ou qu’un type étrange fasse son apparition ne sont qu’anecdotiques. En réalité, la situation s’aggrave sérieusement lorsque les jeunes filles décident de droguer leur animatrice, qu’elles jugent mortellement ennuyeuse.

Si Bearkittens ne se contente pas de faire du placement de produits en valorisant ses jeunes actrices, c’est d’abord parce que, pour se démarques, nos jeunes cinéastes en herbe livre un film carrément méchant. Cette méchanceté permet au film de naviguer sur les voies du politiquement incorrect et donc de s’ouvrir à un public plus large en quête d’œuvres revigorantes dans une époque morose.

Le concept est par ailleurs intéressant et jamais ennuyeux. Ensemble, chaque histoire forme un ensemble de petites scènes agréablement racontées et les jeunes filles sont sympathiques et jolies. Certes, les dialogues sont parfois un peu simplistes mais ils n’empêchent pas les intrigues de fonctionner.

Quant au budget du film, maigre, il est parfaitement adapté au concept et n’est donc jamais embarrassant.

De même, si les actrices sont toutes débutantes, le réalisateur, quant à lui, n’en est pas à ses débuts puisque Bearkittens est son sixième long-métrage. Précédemment, on lui doit, par exemple, Leon muss sterben (2017). Tourné de manière sauvage dans les rues de Hambourg en 15 jours, sans budget et sans aucune autorisation, le film raconte l’histoire de Léon, condamné malgré ses vingt ans. Heureusement, grâce à une découverte de son invention, il informatise son esprit et peut désormais vivre éternellement, mais cette technologie provoque aussi la chute de l’humanité… Aqua est donc envoyée du futur pour supprimer Leon mais, dans cette folle comédie punk, l’amour va entraver son projet.

En ce qui concerne Bearkittens on constate que le métrage réussit sur tous les plans. D’abord, grâce à l’interprétation, aux situations cocasses et au rythme relevé, on regarde avec intérêt ce petit ovni cinématographique. Ensuite, on s’attache suffisamment aux personnages pour se réjouir de les retrouver tout au long du métrage. Et même si l’histoire balbutie un peu au début, la chute finale de cette comédie horrifique pour adolescent vaut bien le coup d’œil.

Bearkittens Allemagne – 2018 Réalisation : Lars Henriks Interprètes : Stefanie Borbe, Hannah Bortz, Lisa Eschenbrenner

Bande annonce en allemand :

Schatten aus der Zeit, une adaptation lovecraftienne aux formes indéfinissables

Dans le mythe de Cthulhu et des Grands Anciens fondé par Howard Phillips Lovecraft, L’Abîme du temps (titre original : The Shadow Out of Time) tient une place importante car elle éclaire de manière significative les origines de ces êtres qui ont habités notre planète bien longtemps avant l’apparition de l’homme.

En 1975, la longue nouvelle écrite entre 1934 et 1935 et l’un des derniers textes publiés du vivant de son auteur, fait l’objet d’un film étrange produit par la ZDF, deuxième chaîne de télévision allemande : H.P. Lovecraft: Schatten aus der Zeit.

George Moorse est un réalisateur américain qui a principalement travaillé en Allemagne. Il est considéré comme l’un des principaux architectes du nouveau cinéma allemand dont la thématique principale, dans les années 70, était la critique sociale et politique. En Allemagne, il est connu pour avoir réalisé 186 épisodes de la série familiale et culte Lindenstraße.

Après avoir filmé ses acteurs, le scénariste et réalisateur George Moorse décide, pour retranscrire l’histoire sur le petit écran, d’extraire 850 diapositives afin de composer un collage aventureux qui rappelle pour beaucoup la forme d’un roman-photo. Pendant que défile le diaporama, une voix-off omniprésente permet au protagoniste principal de raconter sa fantastique histoire…

Ainsi, nous apprenons qu’en 1957, le professeur en économie N. W. Peterson (Anton Diffring), souffre de violents maux de tête. En fin de compte, Peterson devient amnésique et doit tout réapprendre ; il consacre alors son temps à engendrer toutes sortes de connaissances. Soudainement, cinq années plus tard, Peterson recouvre ses souvenirs perdus mais il est désormais hanté par des cauchemars effrayants, eux-mêmes habités par des êtres issus de mondes étranges…

L’allemand Anton Diffring est un acteur qui est apparu dans plus de soixante-dix films jusqu’en 1988. À plusieurs reprises, il interprète des officiers allemands (le colonel Hirsch dans Zeppelin, en 1971, aux côtés de Michael York) et des officiers nazis (le colonel Trautman dans Les Sept Tonnerres, en 1957). Mais son rôle le plus connu est celui de Fabian dans Fahrenheit 451 (1966) de François Truffaut.

L’œuvre mystérieuse et déconcertante de Lovecraft a permis aux lecteurs de mettre à contribution leur imagination. Il était donc parfaitement légitime que des auteurs inventent des formes de narration originales. Ainsi, le téléfilm Détective Philippe Lovecraft (1991) met en scène le romancier dans une aventure directement inspirée de ses œuvres, The Call of Cthulhu (2005) illustre une histoire sous la forme d’un film muet, Necronomicon (1993) est une anthologie, etc. Finalement, il n’est pas surprenant qu’un auteur ait imaginé adapter une nouvelle sous la forme d’un diaporama. Le choix s’avère d’ailleurs plutôt malin, voire judicieux, permettant plusieurs séquences non dénuées d’une certaine folie, comme les scènes oniriques ou la séquence durant laquelle un disciple des Grands-Anciens volent les connaissances de Peterson à l’aide d’un étrange appareil.

Bien sûr, il est également plus facile de créer des mondes et des créatures fantastiques en photos qu’en utilisant des effets-spéciaux, en particulier dans les années 70.

L’écrivain américain H.P. Lovecraft (1890-1937) a écrit des histoires pour des magazines comme Weird Tales. Peu connu de son vivant il jouit aujourd’hui du statut d’auteur culte. De nombreux artistes se sont inspirés de son oeuvre décrivant un univers régit par les Grands Anciens, de puissants dieux.

Certes, il peut s’avérer difficile de s’accoutumer à la forme. Quoi qu’il en soit, la mise en images de l’univers lovecraftien n’est, quant à elle, jamais grotesque ou sujet à moquerie. Illustrer les rêves par des collages et des dessins s’avère pertinent et la durée très courte (50 minutes) est également un atout.

Loin d’être un échec, le choix courageux de George Moorse donne naissance à une œuvre unique. Cette excitante découverte s’inscrit parfaitement dans le monde obscur et troublant du mythe de H.P. Lovecraft.

Schatten aus der Zeit Allemagne – 1975 Réalisation : George Moorse Interprètes : Anton Diffring Ingrid Resch…

Bande annonce en allemand :

Im Staub der Sterne, un film psychédélique fabriqué en RDA

Film grand public, inédit dans nos contrées, Im Staub der Sterne, produit par la RDA, est aussi un film psychédélique, proche de l’expérimental…

La RDA ne dispose pas d’une grande tradition dans le domaine de la science-fiction, contrairement à d’autres pays du bloc de l’Est, comme la Pologne ou l’Union Soviétique. Im Staub der Sterne est donc une exception à la règle, une curiosité qu’il convient de prendre comme telle, à l’instar d’Eolomea, par exemple.

Un vaisseau de la planète Cynro répond à un appel de détresse provenant de la planète Tem. Au moment d’atterrir, le vaisseau, victime de perturbations, manque de peu de s’écraser. Sous la direction d’Akala, une délégation est reçue à Tem par Ronk, un officier dont la cordialité n’est pas la principale qualité. Celui-ci assure que l’appel à l’aide a été envoyé par accident et invite ses hôtes à prendre le chemin du retour dès que possible. Les Tem retournent donc à leur vaisseau, vexés par le manque de considération qui leur a été témoigné.

Craignant que les cosmonautes de la planète Cynro ne se doutent de quelque chose, le chef des Temen décide alors d’organiser une fête et d’inviter les visiteurs avant leur départ, histoire de leur montrer un visage plus accueillant.

Lorsque ses compagnons reviennent de la fête, Suko resté seul dans le vaisseau spatial est surpris par le changement d’attitude. Insouciants, joyeux, ses camarades cyn en ont presque oublié l’objet de leur venue.

Soupçonneux, Suko décide de survoler la planète avec un vaisseau de reconnaissance. Ainsi, il découvre une mine dans laquelle travaille les Turis, les véritables habitants de la planète, transformés en esclaves par les Tem…

Gottfried Kolditz est l’un des vétérans du film de genre en RDA. Le réalisateur né en Saxe a commencé durant les années 1950 en tant qu’acteur puis est passé au DEFA, studio d’Etat de la République Démocratique Allemande où il se spécialise dans les films de contes de fées et les comédies musicales.

Im staub der sterne est souvent très classique. Parfois, cependant, il dépasse les frontières du bizarre et le surréalisme n’est pas loin.

Par exemple, après l’atterrissage sur la désertique Tem (pour des raisons que l’on imagine économiques), les cosmonautes font la connaissance des autochtones et de leurs coutumes. Ainsi, ils se voient offrir des vaporisateurs bleus et rouges à actionner dans la bouche. Sauf que personne ne prend la peine d’expliquer que les rouges sont épicés. L’un des protagonistes s’étrangle et se voit moquer par ses hôtes.

Les personnages principaux sont interprétés par des acteurs de quatre pays différents. Jana Brejchová, l’actrice principale est un des visages les plus célèbres du cinéma et de la télévision tchèque. Leon Niemczyk, qui a participé au soulèvement de Varsovie, a joué dans de nombreux films de la nouvelle vague polonaise avant de devenir un acteur populaire de la DEFA. Il est décédé en novembre 2006, quatre jours après la première de Inland Empire de David Lynch dans lequel il tient un second rôle. La carrière d’Alfred Struwe, qui incarne Suko, s’est limitée à des téléfilms et des séries télévisées est-allemandes. Milan Beli, qui joue le rôle du chef de la sécurité Ronk, s’est illustré dans un film de nazisploitation (Eine Armee Gretchen d’Erwin Dietrich) avant de jouer dans des productions est-allemandes, notamment en incarnant les méchants dans des westerns. Quant à Ekkehard Schall, qui joue le chef narcissique des Tem, c’est un vétéran du Berliner Ensemble, fondé par Bertolt Brecht en 1949. Il est considéré comme l’un des plus grands acteurs brechtiens.

Plus surprenant encore, le dirigeant de la planète Tem est peut-être l’un des dictateurs les plus timbrés du cinéma de SF. Il n’a pas de nom, on l’appelle le chef. Il colore ses cheveux en bleu avec un vaporisateur et il joue pendant des heures avec une console qui lui permet de faire danser de jolies femmes à différentes vitesses. Narcissique (son QG est entouré de miroirs), le leader des Tems est également puéril.

D’ailleurs, il n’impressionne nullement Akala qui dirige les cosmonautes cyn. Akala est une femme, ce qui participe également au charme du film. Im Staub der Sterne se démarque en effet des films américains qui, jamais, ne se seraient permis un tel affront au machisme qui les animent.

Enfin, terminons, sur une scène fort jolie, en ombres chinoises, dans laquelle une Cyn, encore sous l’effet des drogues qu’elle a ingérée à la fête organisée par les Tem, danse nue sur une musique jazz.

Le film se permet également quelques critiques fondamentales de la société de consommation occidentale, en particulier à la suite de l’invitation des Cyn à une fête organisée par les Tem… Avec leurs salopettes en cuir rouge vif, les visiteurs de Cynro se mêlent à la population locale. Ils goûtent aux boissons et aux vaporisateurs distribués sur des plateaux par de jolies jeunes Tem, légèrement vêtues qui dansent de manière suggestive sur une musique électronique moderne, pendant que des serpents rampent sur les tables. Insouciants, les Cyn ne se rendent pas compte qu’ils ont droit à un traitement spécial : un lavage de cerveau en bonne et due forme. En en effet, au retour, les Cyn se sont tellement amusées, qu’ils en ont oublié le but de leur visite. La critique de la société capitaliste et de sa quête du plaisir fade et plat nous renvoie ainsi au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Plus loin, lorsque l’on rencontre les habitants originaux de la planète Tem vivant sous terre et travaillant comme des esclaves, c’est à un autre classique de la SF que l’on pense : La Machine à explorer le temps de H. G. Wells.

Dans la seconde partie, le film bascule dans un profond pessimisme lorsque l’équipage Cyn doit passer à l’action et venir en aide au peuple autochtone transformés en esclave. Les Cyns, réalistes, savent que les Tems sont trop puissants pour être chassés. Ainsi, le film se termine sur un statu quo. Les esclaves restent opprimés. Une situation impensable dans un film hollywoodien où l’on aurait tôt fait de montrer les américains chasser les envahisseurs et libérer le peuple brimé. Mais il y a une différence entre la propagande et la réalité.

Im Staud ber Sterne – RDA – 1976 Réalisation : Gottfried Kolditz Interprètes : Jana Brejchova, Ekkehard Schall, Milan Beli, Sylvia Popovici, Violetta Andrei, Leon Niemczyk, Regine Hentze, Stefan M. Nraila…
Bande annonce en allemand :

Eolomea – un autre film de SF est-allemand :

Günther Brandl donne de sa personne dans Unholy Ground.

Günther Brandl est un véritable passionné comme en atteste les 60 films auxquels il a contribué, que ce soit derrière ou devant la caméra, Cette passion, il a su la transmettre à son frère Helmut et sa sœur Monika qui gèrent avec lui sa boîte de production, Brandl Pictures. Parfois, ils oeuvrent même devant la caméra, comme c’est le cas pour Unholy Ground…

Au 18ème siècle, des soldats font irruption dans un paisible village suédois afin de se reposer et de soigner leurs blessures. Bien qu’accueillants, les villageois paraissent étranges aux yeux des nouveaux venus, en particulier à cause de leur forte piétée, d’autant plus que c’est un tout autre Dieu qui semble bénéficier de leur vénération…

Il existe deux versions de Unholy Ground. Une director’s cut et une autre, nommée xtended contenant des plans bien plus explicites, faisant basculer le film dans la catégorie pornographie.

Avec Unholy Ground, Günther Brandl livre un film d’horreur que l’on peut aisément classer parmi les œuvres amateurs qui ont fait la gloire de ses compatriotes Andreas Schnaas et Olaf Ittenbach.

Unholy Ground dispose cependant d’un élément important qui le différencie des autres œuvres amateurs, c’est la présence de scènes de copulation, en particulier dans la version xtended qui, au contraire de la director’s cut, propose même quelques séquences pornographiques. Des scènes classées X dans lesquelles Günther Brandl n’hésite à donner de sa personne.

Malgré tout, le scénario de Unholy Ground n’a rien à voir avec un banal film pour adulte, en particulier parce que le sujet intéressant réserve de surcroit plusieurs surprises et rebondissements, attestant du soin apporté au scénario.

En revanche, le manque de rythme est plutôt problématique. La durée du film est probablement trop longue et même si l’histoire est attrayante, la narration est plombée par une interprétation assurée de manière dilettante. On peut aussi regretter des effets spéciaux bricolés peu spectaculaires qui souffrent de la comparaison avec les films des ténors du film gore Outre-Rhin cités précédemment. Ces carences ne déshonorent pas le film, d’autant plus qu’on imagine le budget disponible résolument étriqué, mais Unholy Ground ne parvient pas à suffisamment divertir le spectateur entre les scènes chocs.

Unholy Ground dispose en effet de quelques scènes percutantes. Citons par exemple l’orgie qui se déroule en milieu de métrage et à laquelle prennent part les villageois copulant sous la lune, à la belle étoile, les corps éclairés par des torches enflammées. Une autre scène se déroule quant à elle au cœur de l’Enfer… Châtiments corporels, tortures, supplices pervers plus ou moins subtiles s’étalent sous nos yeux rappelant les scènes les plus extrêmes des films du brésilien fou José Mojica Marins qui oeuvrait, pour sa part, dans les années 60 et 70.

En ce qui le concerne, Unholy Ground séduit néanmoins grâce à son scénario ambitieux joliment mis en valeur par des costumes d’époque et des décors permettant de reconstituer un village de paysans. Les scènes érotiques et pornographiques, inattendues dans un film amateur, sont un peu la cerise sur le gâteau, et permettent de rendre, en passant, un petit hommage au cinéma d’exploitation européen des années 70.

Unholy Ground Allemagne – 2016 Réalisation : Günther Brandl Interprètes : Jürgen Lill, Nadja Holz, Monika Brandl, Thomas Pill, Stefan Mühlbauer, Mila Moore

Bande annonce en allemand :

In the fade, se fondre dans la violence

La haine pure, un attentat, deux morts : un enfant, un compagnon. Katja perd tout. Sa vie s’arrête brutalement. Mais le monde continue de tourner. L’indifférence peut-elle inciter à se fondre soi-même dans la violence ? Telle est la question que pose in the Fade.

Katja arrive en voiture dans la petite rue où travaille au rez-de-chaussée son mari Nuri. Son entreprise propose des traductions pour ses clients turcs. Katja ne compte pas rester très longtemps ; elle vient simplement récupérer son fils qui est rentré de l’école. Là, une policière lui barre le chemin « Il y a eu une explosion, vous ne pouvez pas passer, continuez votre chemin »… Katja s’extirpe de la voiture, se baisse pour passer sous le bandeau de la police qui délimite la scène. Des policiers arrêtent sa progression, la plaque au sol. C‘est la consternation, un attentat vient de bouleverser la vie de la jeune femme.

Mannequin, Diane Kruger débute sa carrière d’actrice en 2001 aux côtés de Dennis Hopper et de Christophe Lambert dans The Piano Player. Guillaume Canet lui donne ensuite le premier rôle dans Mon idole qui la fait connaître en France. Elle devient populaire grâce à Michel Vaillant en 2003. L’année suivante, elle tient les rôles principaux de Troie avec Brad Pitt, de Rencontre à Wicker Park avec Josh Hartnett et de Benjamin Gates et le Trésor des Templiers avec Nicolas Cage. Retour en France l’année suivante avec le drame historique Joyeux Noël et le drame indépendant Frankie. Dès lors on la retrouve fréquemment au cinéma, tour à tour dans des films modestes comme Copying Beethoven ou plus importants comme Inglourious Basterds.

Le nouveau film de Faith Akins raconte l’histoire de cette femme qui, à Hambourg, perd son époux et son fils de 8 ans dans un attentat commis par l’extrême droite. Le film fait ainsi référence au Parti national-socialiste souterrain (Nationalsozialistischer Untergrund en allemand), une association terroriste qui a commis dix meurtres sur des personnes d’orgines étrangères et une policière entre 1999 et 2006. Plus loin, in the Fade dénonce un racisme institutionnel dans lequel les victimes d’origines étrangères, victimes de préjugés, doivent d’abord démontrer leur innocence avant de pouvoir réclamer justice.

Le film est raconté en plusieurs chapitres : le prologue, l’attentat, les conséquences, l’arrestation des coupables, le procès, le verdict et, terrible, l’application de la peine et de la justice par Katja elle-même.

Fait Akin réalise son premier long-métrage en 1999. L’Engrenage (Kurz und schmerzlos), remporte des prix dans divers petits festivals européens. En 2000, le réalisateur sort Julie en juillet (Im Juli), avec Moritz Bleibtreu (L’Expérience) avant de se concentrer sur l’un de ses thèmes les plus chers, l’immigration. Solino (2002) s’intéresse par exemple à l’histoire de deux frères italiens immigrés avec leurs parents en Allemagne. En 2004, il reçoit l’Ours d’or au Festival de Berlin avec le film Head-on et en 2007, il remporte le prix du scénario au Festival de Cannes pour le film De l’autre côté.

Ainsi, in the Fade n’est pas un film sur la misère sociale qui génère le racisme ou les milieux d’extrême droite en Allemagne. C’est un film sur la perte d’une partie de soi-même et la difficulté de se reconstruire dans une société qui a tellement accepté la violence qu’elle ne la voit, ne la condamne plus, et laisse les victimes seules, détruites. Le bénéfice du doute que l’on octroie aux coupables empiète ainsi sur le droit à la justice des victimes.

Tout en décrivant une société sombre, in the Fade est mis en scène à la manière d’un thriller efficace qui met la souffrance d’une mère au centre de son récit. Le film est merveilleusement porté par Diane Kruger qui joue ici pour la première fois dans la langue de Goethe. Grâce aux émotions qu’elle génère, elle donne corps au personnage de Katja et transforme le film en une expérience émotionnelle de sang, de sueurs et de larmes.

in the Fade – Allemagne, France – 2017 – Réalisation : Faith Akin – Interprètes : Diane Kruger, Denis Moschitto, Numan Acar, Samia Muriel Chancrin, Johannes Krisch…
Bande annonce :

Der Bunker, séquestration, maltraitance, éducation

Habituellement, en temps de guerre, le terme bunker évoque un lieu qui protège. Depuis quelque temps, de Michael (2001) à 10 Cloverfield Lane (2016), il est plutôt associé à la séquestration et à la maltraitance. C’est maintenant au tour d’un jeune réalisateur indépendant de se consacrer au sujet pour illustrer l’éducation parentale et scolaire.

L’Étudiant (Pit Bikowski – tueur transgenre dans Der Samurai en 2014) est en quête d’un endroit calme pour mener à bien ses travaux de recherches. C’est ainsi qu’il se retrouve dans un bunker isolé au milieu de la forêt. Ses hôtes, qui mettent à sa disposition une chambre borgne, forment une famille un peu singulière. Le maître du bunker, le père (David Scheller) se prend pour un intellectuel, n’hésitant pas à philosopher sur la consistance d’un œuf au plat. La mère (Oona von Maydell) parle tous les soirs avec Heinrich, une plaie sur sa jambe. Le fils de 8 ans Klaus (Daniel Fripan), paraît beaucoup plus âgé et se prépare à devenir président dès qu’il sera grand. Cependant, comme il n’est pas très malin, les parents demandent à l’Étudiant de lui faire l’école ; les efforts qu’ils ont eux-mêmes mis en œuvre pour atteindre quelques résultats se sont avérés vains.

Pour son premier film, Nikias Chryssos créé un univers obscur dans lequel se débat une famille étrange. Cependant, ses valeurs sont tellement communes qu’il est facile de s’identifier à elle. Au final, cette identification s’avère parfois dérangeante puisque l’on se retrouve dans l‘excentricité aussi de ces protagonistes. À ce titre, on trouve au centre du récit, étiré jusqu’à l’absurde, le thème de l’éducation, particulièrement malmenée par le film. Par exemple, comme les parents rêvent d’une carrière pour leur fils, celui-ci doit aller à l’école et apprendre par cœur des listes de capitales qu’il n’arrive pas à retenir. Mais les parents s’obstinent, au point de ne pas reconnaître l’âge réel de leur enfant qui a de toute évidence largement dépassé celui d’être au CE1. Der Bunker interroge ainsi les attentes des parents vis-à-vis de leurs enfants, mais aussi les exigences du système par rapport aux parents. Der Bunker est donc au final une allégorie non voilée du système éducatif, fabrique à futurs travailleurs dociles, où l’on forme des êtres capables de recracher tels quels des cours appris par cœur et certainement pas un lieu pour découvrir, expérimenter, s’épanouir. Dans un tel système, vouloir le meilleur pour son enfant revient à l’enfermer dans un bunker.

Grâce à leur jeu à multiples facettes, les acteurs parviennent admirablement à projeter monsieur Tout-le-monde dans des situations singulières. Celui qui tire son épingle du jeu est cependant Daniel Fripan (Le maître des sorciers -2001, Victoria – 2015) qui, malgré sa trentaine, doit jouer un écolier du primaire. Cette décision prise originellement pour éviter d‘avoir à travailler avec un enfant, s’avère particulièrement judicieuse. L’exploit réalisé par Daniel Fripan, qui joue habituellement les nazis ou les criminels, est d’avoir parfaitement évité le ridicule. L’absence de second degré dans son jeu déstabilise et met mal à l’aise le spectateur qui n’a pas l’habitude de voir un adulte jouer le rôle d’un enfant à qui l’on n’a pas laissé suffisamment de place pour devenir adulte. Cette situation non-naturelle interroge jusqu’à la structure des familles à un seul enfant formant un monde à taille réduite, étriqué, replié sur lui-même pour se protéger de l’extérieur, et dans lequel l’enfant unique porte sur ses frêles épaules tous les espoirs des parents et de la société. Le refus de sortir de l’enfance en devient presque rationnel.

Der Bunker ressemble à un patchwork du travail de Dario Argento pour les couleurs et de David Lynch pour l’étrangeté des situations. Quelque peu auteurisant dans la forme, il n’en est pas pour autant abstrait et inaccessible. La sévère critique dirigée contre l’école, le système et l’autorité parentale y est parfaitement claire et lisible. L’intérêt et la curiosité du spectateur sont également constamment relancés grâce à une succession de scènes bizarres et atypiques.

Source : Deadline – das Filmmagazin

Der Bunker Allemagne – 2015 Réalisation : Nikias Chryssos Interprètes : Daniel Fripan, David Scheller, Pit Bukowski, Oona, von Maydell

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La Chute et la démystification de l’incarnation du nazisme

La crème de la crème du cinéma allemand s’est réunie pour mettre en images l’agonie du nazisme, non pas depuis le point de vue des victimes, mais depuis ses propres rangs

En 1942, la munichoise Traudl Junge (Alexandra Maria Lara) devient la nouvelle secrétaire d’Adolf Hitler (Bruno Ganz). Ce sera également la dernière. En effet, deux années plus tard, elle est témoin des derniers jours du régime et du Führer, retranché avec une poignée de fidèles dans son bunker. Lentement, impitoyablement, le Führer sombre dans la folie et ordonne des actions désespérées, jusqu’à exiger que l’Allemagne soit transformée en désert pour ne rien laisser aux ennemis.

La chute ne se permet aucune spéculation historique. Les événements qui restent aujourd’hui encore des mystères ne sont pas montrés, comme par exemple la mort d’Hitler et de sa femme. Ainsi, le film s’avère très impersonnel et ne cherche pas à expliquer ou démontrer la folie qui s’est emparée des principaux protagonistes. Par exemple, Magda Goebbels, qui prend la décision de tuer ses cinq enfants, n’est pas décrite comme un monstre mais comme une femme qui va au bout de ses convictions, quitte à réaliser un acte monstrueux. Le parti-pris documentaire de La chute peut ainsi déranger.

Parfois, le film tente quelques analyses comme lorsque Eva Braun répond à Traudl qui s’étonne que Hitler puisse alterner un visage sympathique et un autre, inhumain. Eva Braun explique qu’il est inhumain lorsqu’il est le Führer… Il est intéressant d’avoir ainsi scindé la personnalité d’Hitler, un peu à l’image d’une personne qui souffre de trouble dissociatif d’identité.

Plus loin, dans un échange avec le beau-frère d’Eva Braun, Himmler se demande ce que l’on peut « attendre de quelqu’un qui ne fume pas, ne boit pas et est végétarien ». Ces informations a priori banales n’ont qu’un seul objectif, celui d’humaniser le dictateur pour au final le faire redescendre de son piédestal. L’Adolf Hitler qui a mené l’Europe à la destruction est dès lors un homme quelconque, voire un pleurnicheur hystérique soumis aux soubresauts de sa maladie de Parkinson et qui a depuis longtemps perdu tout contact avec la réalité.

Pour mieux appuyer son propos, le film associe l’horreur à des moments plus anecdotiques comme lorsque l’on discute paisiblement de la manière la plus efficace de se suicider ou quand la secrétaire Trudel avoue être débordée de travail depuis qu’Hitler et Goebbels lui ont demandé de rédiger leurs testaments.

Comme le cinéma ne sait pas trop comment mettre en image le mal absolu, il a souvent montré Hilter de dos ou de côté dans la plupart des films. Oliver Hirschbiegel (L’Expérience – 2001) choisit, quant à lui, de mettre le dictateur au centre de son cadre, visage tourné vers la caméra. Ce que l’on découvre alors, c’est un homme ordinaire que les enfants Goebbels surnomment « Oncle Adolf », capable même de se montrer un patron compréhensif vis-à-vis de sa secrétaire. Cet aspect de sa personnalité ne diminue en rien les crimes dont il est responsable, mais démystifier l’homme qui les a commis nous encourage à toujours nous méfier de ceux qui se proclament leader.

source : ankegroener.de

Décédé en 2019, Bruno Ganz est l’un des plus célèbres acteurs suisse oeuvrant en langue allemande. Après une carrière au Théâtre où il est considéré comme l’un des portagonistes les plus importants à partir des années 70, sa rencontre à Brême en 1996 avec le réalisateur Peter Stein lui permet de travailler pour le septième art où il est célébré pour son inteprétration de l’ange Damiel dans Les Ailes du désir (1987) de Wim Wenders et celle d’Adolf Hiter dans La chute (2004) d’Oliver Hirschbiegel qui lui procure une renommée internationale.
La Chute Allemagne, Autriche, Italie – 2004 Réalisation : Oliver Hirschbiegel Interprètes : Bruno Ganz, Alexandra Maria Lara, Corinna Harfouch, Ulrich Matthes…
Bande annonce en allemand :

Das letzte Abteil, un film bien plus ambitieux qu’on pourrait le croire

Das Letzte Abteil n’est pas un produit fabriqué sur mesure pour le grand public. Protéiformes car changeant constamment de genres cinématographiques tout au long de ses 90 minutes, le film d’ Andreas Schaap s’attache de surcroît à un sujet difficile lui tenant particulièrement à cœur puisque comme beaucoup, il fut confronter au dilemme…

Les espoirs de voir la mère de Greta se réveillé de son coma sont de plus en plus faibles, et Greta se demande si cela a encore un sens de la maintenir artificiellement en vie. Malgré tout, Greta rend régulièrement visite à sa mère alitée dans l’hôpital de Graz en Autriche. En chemin, Greta est victime d’un grave accident lorsque son train est victime d’une avalanche. Dans le froid, en pleine montagne, Greta et ses cinq compagnons d’infortune attendent les secours, mais c’est alors que les choses deviennent de plus en plus confuses. Une tête décapitée est découverte dans le wagon, puis, on comprend que les secours ne viendront finalement pas. Quels espoirs restent-ils aux naufragés ?

Très vite, le spectateur se doute qu’il va avoir droit à un retournement de situation. C’est donc avec un peu de crainte qu’on attend l’intrigue dévoiler ses véritables desseins ; heureusement, le film ne nous réserve pas un final dans la lignée du Sixième Sens de M. Night Shyamalan.

Andreas Schaap est né en 1980 à Oldenburg en Allemagne. Das Letzte Abteil est son second film après la comédie horrifique Must Love Death (2009).

Das Letzte Abteil tourne en effet radicalement le dos à ce concept quelque peu convenu aujourd’hui et, très vite, il on comprend quels sont les véritables enjeux.

La question du maintien artificiel de la vie s’avère finalement le grand sujet du film et Andreas Schaap ne le lâche pas tant qu’il ne trouve pas une réponse satisfaisante à livrer.

Sur la forme, Das Letzte Abteil s’avère particulièrement attrayant. Tour autant thriller fantastique que film catastrophe, ce drame qui louche également du côté du film d’auteur n’est jamais prétentieux ou ennuyeux. L’histoire qui se déroule dans deux endroits clos, la chambre d’hôpital et le wagon accidenté, est constamment intrigante et titille constamment la curiosité. L’atmosphère élaborée par l’absence de couleurs et de forts contrastes plongeant dans la pénombre de nombreux éléments du décor, permet de créer une impression continuellement inquiétante proche du film d’horreur. L’interprétation est de qualité et Anna Fischer livre une prestation remarquable dans son double rôle ; l’actrice porte clairement le film sur ses épaules. Quant aux rebondissements et flash-back, nombreux, ils sont peut-être des gimmicks un peu faciles car modernes mais ils aident à faire passer un sujet difficile rarement exploité au cinéma.

Connue en France pour son rôle dans le film de vampires Nous sommes la nuit (2010), Anna Fischer est dans le cinéma depuis le début des années 2000. Dans Liebeskind (2005) elle incarnait une adolescente rebelle dans une relation père fille prenant une tournure incestueuse…

À ce titre, Das letzte Abteil et sa métaphore sur l’accompagnement de nos proches en fin de vie s’avère bien moins grossier que Quelques minutes après minuit sorti la même année. Là où film de J.A. Bayona donne carte blanche pour laisser partir ses proches sans regret, Das letzte Abteil propose, en effet, une approche beaucoup plus sensible.

Das letzte Abteil Allemagne – 2016 Réalisation : Andreas Schaap Interprètes : Anna Fischer, Nic Romm, Tim Sander, Ernst-Georg Schwill, Barbara Prakopenka…

Bande annonce en allemand :